Heinlein et la politique

La Lune, colonie pénitentiaire transformée en terre d’exil forcé, vient d’être libérée après un coup de force bien préparé mais déclenché hâtivement. Les Lunatiques sont libres et indépendants… et forment leur propre assemblée constituante.

Quelqu’un voulait créer un comité chargé de définir avec exactitude la nature du langage lunaire, afin de coller une amende à tous ceux qui parlaient l’anglais terrestre ou quelque autre langue d’en bas. Ah ! Mon pauvre peuple !
J’ai lu les propositions d’impôts dans le Quotidien Lunatique, une taxe de volume qui pénaliserait tous ceux qui voulaient augmenter la taille de leurs tunnels, une taxe per capita (égale pour tous), un impôt sur le revenu (essayez donc de demander des renseignements à Mamie pour définir les revenus de la famille Davis !) et enfin une nouvelle taxe sur l’air, qui se fondait sur un mode de calcul inédit.
Je n’avais pas vraiment imaginé que « Luna Libre » allait introduire des impôts. Il n’y en avait encore jamais eu et ça marchait plutôt pas mal ainsi. On payait pour ce que l’on avait. Tanstaafl ! Comment faire autrement ?
Une autre fois un pompeux jeunot a proposé que la mauvaise haleine et les odeurs corporelles constituent un motif d’exécution ; là, je ne pouvais que le comprendre, car il m’était arrivé, en capsule, de vraiment souffir des puanteurs environnantes. Bon, ça n’arrive pas si souvent et on peut y remédier ; et les coupables chroniques, ou les malheureux qui n’ont pas la possibilité de se corriger, n’ont de toute façon pas de grandes chances de se reproduire.
Une femme (les suggestions venaient pour la plupart des hommes, mais celles de la gente féminine n’étaient pas moins stupides) a présenté une longue liste de « lois permanentes » qu’elle désirait voir appliquer à des affaires d’ordre purement privé. Il ne devait plus y avoir de mariage pluriel d’aucune sorte ; pas de divorces ; pas de « fornication » (j’ai dû vérifier le sens du mot !) ; pas de boisson plus forte que la bière à 4° ; des services religieux le samedi avec arrêt de toute activité ce jour-là (et les mécanismes assurant la distribution de l’air, de la chaleur et de la pression, chère madame ? Et le téléphone, les capsules ?). Il y avait une longue liste de médicaments à interdire et une autre, plus courte, de ceux que seul un médecin diplômé pouvait délivrer (qu’est-ce qu’un médecin diplômé ? Mon guérisseur a sur sa porte une plaque où l’on peut lire « artisan docteur » ; officieusement, il exerce aussi le métier de bookmaker, c’est d’ailleurs pour ça que je vais chez lui. Pensez-y madame, il n’y a pas de faculté de médecine sur Luna ! – à cette époque du moins) Elle voulait même rendre le jeu illégal. Si un Lunatique ne pouvait pas jouer aux dés, il irait ailleurs, même si on devait lui proposer des dés pipés.
Ce n’était pas la liste de tout ce qu’elle haïssait qui m’a irrité le plus, car à l’évidence elle était aussi bête qu’un cyborg, mais bien le fait qu’elle trouvait quelqu’un pour approuver ses suggestions. Ce doit être un penchant bien ancré dans le cœur humain que d’empêcher les autres de faire ce qu’ils veulent. Des règles, des lois qui sont toujours pour les autres. Une obscure facette de nous-mêmes, quelque chose d’inné, avant même que nous ne soyons descendus des arbres, et dont nous n’avons pas su nous défaire quand nous avons pris la position verticale. Parce que personne, non, personne n’a dit : « Je vous en prie, votez ça pour m’empêcher de faire quelque chose de mal. » Niet, tovaritchs, il y avait toujours quelque chose qu’ils haïssaient voir leur voisin faire. Il fallait les contraindre « pour leur propre bien »… pas parce que l’orateur prétendait que cela le gênait.
En assistant à cette séance, j’ai presque regretté que nous nous soyons débarrassés de Morti la Peste. Lui, au moins, restait dans son coin avec ses femmes et ne nous disait jamais comment mener nos propres affaires.
Mais Prof ne s’énervait pas, il continuait de sourire.
– Manuel, croyez-vous réellement que ce ramassis de gamins attardés soit capable d’adopter la moindre loi ?
– C’est vous qui leur avez dit de le faire. Vous les avez même priés.
– Mon cher Manuel, je me suis contenté de mettre tous les dingos dans le même panier. Je les connais bien, pour les avoir entendus pendant des années. J’ai pris beaucoup de soin en composant leurs comités: ils sont tous atteints de confusion congénitale. Ils ne vont pas cesser de se quereller. Le président que je leur ai imposé tout en leur permettant de l’élire est un attentiste incapable de détortiller un bout de ficelle, il croit que tous les sujets ont besoin « d’être étudiés plus longuement ». Au fond, je n’aurais presque pas eu à m’en mêler : plus de six personnes ne peuvent jamais tomber d’accord sur rien, trois sont préférables – et une seule reste parfaite pour accomplir les tâches à exécuter… seul. C’est d’ailleurs pourquoi, au cours de l’Histoire, tous les parlements du monde n’ont été capables d’accomplir des choses que grâce à un petit nombre d’hommes forts qui dominaient les autres. Pas de panique, fiston, ce Congrès ad hoc ne fera rien… et même s’il adopte la moindre loi par pure lassitude, elle sera tellement grévée de contradictions qu’il faudra bien s’en débarrasser. Et pendant ce temps, ces gens ne se mettent pas dans nos jambes.

Extrait de « The Moon is a harsh mistress ».

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

2 Responses to Heinlein et la politique

  1. Stan says:

    Je l’ai lu (suite a tes commentaires sur l’auteur), il y a quelques semaines, et c’est un tres bon livre, j’ai adore.

  2. fievres says:

    Tiens au fait et quid de Varley ? (et de Somtow Sutcharitkul, dans la même veine du reste…)

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