Capitalisme véritable et retraite à 30 ans pour tous

Quatre adultes, un couple marié et les parents de la femme, sont assis sous un porche dans une chaleur abrutissante dans la petite ville de Coleman, au Texas, à environ 53 miles d’Abilene. Ils sirotent tristement de la citronnade, observant le ventilateur souffreteux et entamant de temps à autre une partie de domino.

À un moment, le père de l’épouse suggère qu’ils se rendent à Abilene pour se restaurer dans une cafétéria. Le gendre pense que c’est une idée folle mais n’ose pas contrarier sa femme qui voit si peu ses parents. Les deux femmes ne semblent pas opposées à cette idée et voilà tout ce petit monde entassé dans une Buick sans air climatisé, qui soulève sur le chemin des nuages de poussière. À Abilene, ils mangent un déjeuner médiocre dans un endroit glauque et reviennent à Coleman épuisés, suants, et peu satisfaits du périple.

C’est une fois de retour à la maison qu’ils se rendent comptent qu’aucun d’eux n’avait vraiment voulu aller à Abilene. Le beau-père l’avait proposé et les autres l’avaient accepté juste parce que chacun avait pensé intérieurement, sans le vérifier, que les autres étaient désireux d’y aller.

Un nouveau mouvement populaire venu d’outre-Atlantique: les extrême-retraités.

La plus essentielle de toutes vos ressources, et que vous gaspillez le plus, c’est votre temps. Et particulièrement cette majorité de votre temps (limité) d’existence pendant laquelle vous êtes responsable de vous-même et libre de vos choix: l’âge adulte. C’est cette période qui contient le plus fort potentiel de réalisation pour tout individu, autrement dit c’est votre temps le plus précieux, celui que vous devriez vendre le plus cher.

Paradoxalement, dans nos sociétés dites civilisées et modernes, c’est ce temps que l’on gaspille le plus, et que l’on se laisse voler le plus souvent, sans réagir… Le « bon sens commun » veut que cet âge soit dépensé quasi-intégralement à exercer une activité professionnelle à temps complet, pour qu’au final, le peu de temps de vieillesse restant après cela soit passé à s’étioler en silence dans son coin, si possible hors de vue et surtout de manière non-productive, voire à l’allonger au-delà du raisonnable avec acharnement (thérapeutique). C’est là le mythe que nous avons hérité de près d’un siècle de socialisme: la retraite à 65/62/60 ans pour tous, Graal du travailleur du début du XXème siècle et apparemment dénominateur commun du bonheur de l’actif moyen français. Comme tous les mythes socialistes, c’est non seulement une arnaque, mais également un horrible mensonge suitant d’hypocrisie et masquant une vaste servitude plus ou moins consentie par les masses. La retraite par répartition, aux mains de l’état, n’est rien d’autre qu’une façon de nous imposer à tous, pour toute la vie, d’aller quotidiennement déjeuner à Abilene.

La réalité, c’est qu’une fois débarrassé du poids de ses dettes personnelles et constitué un petit pécule, on a toujours accumulé assez de savoirs, de savoir-faire et de relations pour pouvoir se maintenir à flot financièrement rien qu’en fournissant l’équivalent de 4 à 5 jours de travail par mois. Vous croyez peut-être que j’exagère ? Mais c’est juste un constat réalisé, répété et confirmé par l’expérience personnelle de tous ceux qui se sont lancés sur cette voie avec plus ou moins de succès, dont on retrouve les témoignages assez facilement sur les sites consacrés à la « retraite extrême ».

J’ai déjà mentionné sur ces pages qu’à moins d’être la Première Dame de France on ne saurait vivre sans travailler: il y a plus d’une interprétation possible. Par exemple, qu’arrêter de travailler (à son propre bonheur) c’est cesser de vivre. Ou bien encore, que lorsqu’on n’a plus besoin de travailler, on est confronté à la vacuité fondamentale de l’existence: sans travail on ne sait plus quoi faire de sa vie. On en revient donc à la retraite, et à ce mouvement encore discret mais en voie de dissémination: celui des extrême-retraités.

Consommer moins pour travailler moins et vivre plus

Ce terme regroupe un ensemble hétéroclite de gens qui ont tous plus ou moins pris conscience assez tôt dans leur vie d’adulte que, à notre époque, une vie entière passée à travailler fournissait énormément plus – monstrueusement trop – de richesses par rapport à ce dont ils avaient effectivement besoin… ou bien se sont inconsciemment retrouvés, un beau jour, à n’avoir plus besoin d’accumuler plus, juste parce qu’ils ont appliqué toute leur vie les principes d’un stoïcisme des plus pragmatiques.

Le plus célèbre d’entre eux (il a même eu son interview dans Forbes, le Washington Post, et bien d’autres) c’est Mr Money Mustache, qui est un peu le « modèle ultra-plus » du retraité extrême: il commence à travailler dans l’informatique vers 20 ans, épargne pendant sa courte carrière un peu plus de la moitié de ses revenus, jusqu’en 2005, année où il prend sa retraite à l’âge de 30 ans. Puis il se marie et fonde une famille, et finalement crée son blog expliquant sa méthode, pour que tout le monde puisse tenter d’en faire autant.

Au bout de six ans de cette retraite précoce, la vie allait bien et notre petit garçon grandissait bien. Mais beaucoup de nos amis et anciens collègues étaient toujours raides financièrement, et se plaignaient constamment de la cherté de la vie pour la classe moyenne, et de combien ils aimeraient avoir les moyens de pouvoir se passer d’un de leurs deux salaires à six chiffres pour pouvoir rester à la maison avec les enfants.

Ces plaintes étaient invariablement faites dans un restaurant ou un bar avec une pinte de bière artisanale de luxe à la main, ou bien encore sur Facebook entre deux annonces d’achat à crédit du dernier modèle de Subaru ou de rapport de séjour à la montagne passé à faire du snowboard, ou d’acquisition d’un nouvel accessoire de vélo high-tech hors de prix.

De fait, c’était le pays tout entier qui semblait pris du même comportement bizarre: maintenir un train de vie ridiculement cher en étant persuadé que c’est tout à fait normal, puis paraître stupéfait de n’avoir pas un sou en poche pour racheter sa propre liberté.

Prendre sa retraite ne signifie pas cesser de gagner de l’argent, mais cesser d’avoir un besoin immédiat, pressant et continu de gagner de l’argent. L’expérience des extrême-retraités d’aujourd’hui prouve qu’ils gagnent désormais tous, sans exception, plus d’argent au fil de leurs diverses activités librement choisies, que ce qu’ils avaient prévu. Pourquoi ? Mais simplement parce que l’indépendance financière donne une position très dominante dans à peu près n’importe quel marché, que votre activité de choix (plutôt que de subsistance) soit la rénovation immobilière, l’enseignement tutoral ou la plomberie ou que sais-je encore.

La recette de base de la retraite extrême c’est de ne plus avoir la moindre dette et d’épargner entre 20 et 25 fois son niveau « compact » de dépenses anuelles. Un simple calcul montre qu’en épargnant de un à trois quarts de ses revenus ont atteint ce point en 7 à 15 ans. De là, on peut en théorie vivre indéfiniment sur 4% de cette somme – ce que la pratique de milliers d’adhérents confirme. Mais la retraite extrême n’est pas qu’une recette financière, c’est surtout l’application disciplinée d’une philosophie de vie qui se focalise sur la frugalité plutôt que la pingrerie, sur le bonheur plutôt que l’apparence, sur l’efficience plutôt que le rendement absolu.

Un autre moyen qui économise à la fois votre santé en vous épargnant énormément de stress inutile et aussi votre temps en vous évitant de le dépenser à vous stresser pour rien, c’est de cesser de vous acharner à vous tenir informé de tout et n’importe quoi en continu. Fuyez les chaînes d’info 24/7, résiliez les journaux quotidiens, supprimez de vos favoris de tous vos agrégateurs d’info (sauf un ou deux à la rigueur, s’ils sont pertinents pour vos passions personnelles), vendez votre télé (ça vous économisera en plus la redevance), coupez la radio, fermez votre compte Facebook, oubliez Twitter et savourez une sérénité retrouvée (et un sommeil de nouveau satisfaisant). Comme les sucres ajoutés qui encombrent et dérèglent votre métabolisme, l’information sans intérêt (et souvent biaisée pour paraître menaçante) ne fait qu’encombrer et dérégler votre cerveau. Un régime strict vous fera le plus grand bien.

Il existe évidemment une longue liste de Raisons-Pour-Lesquelles-La-Retraite-Précoce-Est-Impossible, dans laquelle s’empresse de piocher tous les résignés qui cherchent à s’autopersuader qu’elle est impossible, et cette liste est juste pleine de foutaises.

Quel étrange aveuglement collectif fait que des millions de gens se précipitent et s’agglutinent en files d’attente ridicules devant (par exemple, je ne vise personne) l’Apple Store la veille de la sortie du dernier iBidule ; se précipitent et s’entassent sur les routes en files de bouchons chaque matin autour de 8h dans un sens, et chaque soir vers 18h dans l’autre, chaque jour de la semaine, chaque semaine du mois, chaque mois de l’année, chaque année de leur entière putain de vie adulte ; se précipitent et s’endettent auprès de la banque dès le début de leur vie active pour quinze, vingt voire trente années à venir, ce qui les maintient dans le statu quo. Pour le dire crûment: ils font la queue dans la file d’attente de la retraite obligatoire, toute leur vie !


La victoire navrante de l’Aliénation contre l’Homme: la File D’Attente, symbôle de l’absurde planification économique centrale et signe inratable de la perte de toute individualité.

L’émancipation que recherchent les retraités extrêmes n’est en fin de compte que la poursuite d’un capitalisme authentique, mis au service des individus. Et s’il est possible aujourd’hui pour toute personne suffisamment disciplinée et décidée de prendre sa retraite à 30 ou 40 ans, c’est parce que l’accumulation de capital productif, pendant les deux siècles derniers, a démultiplié la productivité individuelle.

Les mêmes progrès qui ont permis de faire diminuer la durée hebdomadaire du temps de travail auraient dû aussi permettre de réduire la durée, à l’échelle d’une vie, du temps de travail. S’il n’en a rien été, c’est bien parce que tout ce progrès a été absorbé et s’est dissipé dans le système collectif de retraite…

La généralisation de la retraite extrême aurait des conséquences spectaculaires sur la société

La réalité de la condition humaine dans les pays développés aujourd’hui, c’est que dores et déjà les premiers étages de la pyramide de Maslow peuvent être trivialement satisfaits. Pour présenter simplement le problème de la civilisation: la quasi-totalité des gens qui vivent dans nos contrées, à notre époque, ne remplissent pas d’autre fonction « essentielle » que de transformer de la nourriture en merde et de s’abriter des périls de leur environnement, et mis à part la petite minorité d’entre eux qui se chargent de produire cette nourriture et ces abris, les autres ne font pas grand chose de plus que de se distraire mutuellement à l’aide d’outils, de technologies et autres colifichets tous plus complexes et sophistiqués les uns que les autres.

Cela signifie qu’il y a une sorte d’équilibre plus ou moins stable entre, disons, la facilité et l’engagement personnel de ceux qui produisent de la nourriture et des abris, et la facilité et l’engagement personnel de ceux qui les distraient et les amusent en échange. Plus il est facile voire trivial pour une personne donnée de produire énormément de nourriture, plus les occupations restant aux autres peuvent se permettre d’être triviales à leur tour (et la Déesse sait quelle quantité phénoménale de bullshit l’Homme est capable de produire juste pour se distraire).

Non pas que j’aie un problème avec ça: le bullshit ça fait pousser les fleurs, et ça, c’est beau. Libres aux hommes de s’inventer les passions qu’ils veulent tant qu’ils ne se tapent pas dessus. Non, le problème se pose quand ce modèle est détourné en un piège, une nasse dans laquelle on enferme tout le monde de force – comme dans le cas des systèmes obligatoires de retraite, imposés à tous par l’état. Chacun devrait être libre de s’engager au niveau qu’il souhaite dans le grand brassage de distraction permis par la haute productivité moderne – et donc devrait être aussi libre de s’en détacher et de suivre sa propre voie.

En poussant ce modèle à sa conclusion logique, avec une productivité démesurée, on arrive à un modèle de société de quasi-post-rareté où une poignée de gens trouvent très distrayant et/ou très facile (c’est-à-dire peu laborieux pour eux) de produire toute la nourrriture requise par l’humanité entière, tandis que le reste est confronté au problème autrement plus ardu de les motiver et aussi de trouver à quoi s’occuper. Si vous lisez de la science-fiction, vous aurez certainement reconnu ici un modèle ressemblant très fort à la société de « La Culture » décrite par l’auteur britannique Iain Banks, à ceci près que Banks confie cette production à des machines intelligentes plutôt qu’à des humains – mais cela revient strictement au même au final, même en supposant des machines parfaitement généreuses.

C’est ça, le bout du chemin de la voie tracée par le capitalisme: la conclusion logique de la recherche continue d’efficience, de la maximisation ininterrompue de notre capacité à produire de la richesse avec des ressources tangibles à peu près fixes et une quantité d’efforts humains qui décroissent à l’échelle individuelle.

Retenus par la seule peur du vide

Mais cela pose un dilemme moral: la valorisation sociale du travail mieux fait, qui rend possible cette recherche d’efficience, contredit la conséquence ultime de cette recherche. Pour le dire simplement, une société réellement capitaliste valorise ceux qui font des efforts soutenus pour améliorer l’avenir et ne gaspillent pas leur temps et leurs efforts, mais ce faisant va réduire inexorablement le nombre et la taille des occasions pour lesquelles nos efforts seront effectivement utiles et valorisants.

Il faut avoir vécu ce dilemme soit même pour bien prendre conscience de son impact dévastateur: savoir intimement toute l’importance morale qu’il y a à réaliser son potentiel et s’épanouir dans un travail qui augmente la prospérité générale, et cependant n’avoir rien à faire faute d’opportunités, de besoins à satisfaire par ce travail. Pourtant il n’y a nulle tare morale à se retrouver dans cette situation… mais il est bien plus facile de se le dire que de s’en convaincre.

Je pense que c’est cette « peur du vide » qui motive inconsciemment des gens autrement bien partis dans la vie à s’endetter pour 20, 25 ou 30 ans et repousser à « quand on sera vieux » le problème de remplir leur vie hors-travail: ils se placent ainsi artificiellement en situation d’être revenu en arrière dans le développement économique, à nouveau contraints de travailler à la satisfaction de besoins primaires, ils se créent de toutes pièces leur propre opportunité de donner un sens à une vie qu’ils planifient pleine d’efforts… ils décident sciemment de faire la queue toute leur vie.


Contrairement à celle de Gizeh, la pyramide de Maslow est presque entièrement bâtie par des esclaves… volontaires.

Voilà pour la motivation… L’autre moitié de l’explication est évidemment l’ignorance financière (sciemment entretenue par nos « élites intellectuelles » ?). Comme l’écrit Jacob, l’auteur danois d’Early Retirement Extreme:

Dans une société économique, des connaissances de bases sur l’épargne, la bourse, les taxes sur l’essence et les véhicules, et les crédits hypothécaires devraient faire partie du bagage commun de tout un chacun, au même titre que savoir s’habiller, faire cuire un oeuf ou faire le plein d’une voiture. Et pourtant ce n’est pas le cas !

Quelques semaines seulement après avoir créé ce blog et recherché un peu le sujet, j’étais stupéfait de la différence massive en terme de connaissances financières entre ceux qui s’intéressent activement au sujet, et les autres.

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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