Second Life, gouvernance et justice

Depuis l’interdiction des jeux de hasard dans Second Life, suivis (conséquemment ?) des déboires de Ginko Bank et du marché d’actions World Stock Exchange, il se trouve quelques voix de plus en plus pressantes pour introduire dans la Grille quelque concept de gouvernement, pour faire respecter par la force des règles que les résidents n’ont pas toutes choisies (notamment des réglementations).

Malgré cette volonté existante, motivée par des dommages parfois substantiels (ou jugés comme tels, en tout cas) il n’y a toujours pas, après presque trois ans d’existence, de début de gouvernement qui applique dans SL de règles non-voulues par les habitants auxquelles elles s’appliquent, si ce n’est l’intervention bien réelle des gouvernements de notre monde et dans une bien moindre mesure Linden Lab par l’intermédiaire de quelques changements de termes de service qui peuvent être mal vus. Il y a bien eu des tentatives, mais aucune ne s’est montrée soit viable, soit attractive. Voyons pourquoi…

Le logiciel de Second Life est conçu pour rendre impossible le vol (cambriolage, chapardage, etc…) et l’agression physique (à une exception près). De ce fait le seul type de criminalité (dans le sens de ce qui cause du tort aux autres) qui reste est la fraude, la diffamation et toutes sortes d’autres harcèlements, dont LL se charge déjà dans la (maigre) mesure de ses moyens.

D’un point de vue libertarien, les seuls véritables crimes (=violations de propriété étendue) sont donc déjà maîtrisés dès le départ. Le problème est que tous les résidents ne sont pas libertariens, et que pour eux le fait que certaines personnes échangent diverses sortes de service ou de biens est compris comme un crime qui leur causerait, à eux, un dommage, et donc ils désirent que leur conception personnelle de ce qui est un crime soit appliqué à ces autres gens, pour qui ce n’en est pourtant pas un. Malheureusement pour ces non-libertariens, leur intervention constituerait une violation de la propriété étendue, elle est donc empêchée par Second Life. Cela signifie qu’il ne peut pas y avoir de système conçu en interne dans Second Life qui impose des règles voulues seulement par une partie des résidents aux autres. C’est la raison pour laquelle aucun état n’apparaît violemment dans SL.

Pour autant, les résidents de Second Life peuvent établir des relations contractuelles, et donc ils peuvent accepter des règles dont ils ne voudraient autrement pas en échange de bénéficier de l’application des règles dont ils veulent profiter. Cette possiblité existe et est réalisée dans SL sous la forme de communautés privées. Voyons comment elles marchent, en prenant pour exemple l’Etat Indépendant de Caledon appartenant à l’aimable Desmond Chang.

Les règles sont généralement des contraintes supplémentaires, hors termes de services de LL ou réglementation étatique existante, sur l’aparence des avatars ou des bâtiments, le langage ou le comportement attendu: à Caledon, un pays virtuel d’inspiration steam-punk néo-victorien, tout doit se rapporter à l’époque victorienne britannique, les gentlemen et ladies doivent être habillées et se comporter comme il se doit, les machines doivent marcher à la vapeur (même si on peut en interpréter très librement les capacités) et le paysage doit autant que possible ressembler à une campagne anglaise de l’époque.

L’application de ces règles se fait par la souscription auprès du gérant de Caledon, Desmond Chang, de ce qui peut se comprendre comme un fonds de garantie. Le résident, en achetant un terrain à Caledon, place de fait une hypothèque sur ce terrain dans les mains de D. Chang, puisqu’il peut en reprendre possession dès qu’il le souhaite. La valeur de ce gage sert en quelque sorte de garantie d’indemnisation des tiers si le résident en question viole les règles. Si jamais il cause du tort à d’autres, Desmond Chang peut lui retirer tout ou partie de cette terre. Dans la pratique, ça n’a jamais été nécessaire car il n’y a pas de monopole sur l’arbitrage des litiges: les résidents ont toujours réussi à se mettre d’accord entre eux volontairement ou à l’aide des avis d’un tiers impartial. De plus, le choix libre préalable des règles fait que ceux qui résident sur place ne ressentent jamais le besoin de contrevenir à ces règles de toutes façons – un phénomène déjà remarqué par Peter T. Leeson chez les pirates des Caraïbes avec leurs équipages de volontaires libres.

Les règles sont donc appliquées territorialement simplement parce que les terres sont l’instrument le plus pratique que SL propose en guise de garantie de contrat. C’est là un modèle très Lockéen de gouvernance. Si cette capacité de mise en gage pouvait s’appliquer sur d’autres formes de propriété que le sol, comme ce sera certainement le cas lorsque les serveurs de tierce partie pourront héberger leurs propres grilles, on verra probablement le modèle évoluer vers des formes plus anarcho-capitalistes de gouvernance.

Revenons à la question de départ: pourquoi Second Life, univers virtuel à mi-chemin entre anarchie et minarchie libertariennes, ne sombre pas dans l’étatisme spontanément.

Pour que l’un impose à l’autre une règle dont l’autre ne veut initialement pas dans Second Life, il n’a qu’une seule possibilité: il doit le convaincre de l’intérêt qu’il y a à la suivre. Dans les faits, cela revient à acheter le respect de cette règle auprès des autres. Cela veut dire que la voie « contractuelle » d’apparition de l’état est ouverte: c’est la théorie selon laquelle les peuples consentent à l’existence de l’état en tant que construction sociale servant à appliquer un contrat social consenti. L’idée selon laquelle les gens préfèrent vivre sous la domination d’un état parce qu’il leur garantit l’application de certaines règles qu’ils ne pourraient pas appliquer eux-même sinon, est infirmée par ce qui se passe dans Second Life: les communautés ne se concentrent pas ni ne grossissent indéfiniment, dans les faits elles se diversifient et éclatent. L’état ne réapparaît pas par la voie contractuelle, et l’hypothèse du contrat social justifiant la création de l’état est fausse. Cela rejoint au passage l’idée que les entreprises, dans un marché vraiment libre, ne font qu’augmenter en nombre – et non fusionner jusqu’au monopole ou oligopole.

Il y a une conclusion intéressante à faire: c’est que le respect même imparfait de la propriété étendue, autrement dit l’application de la justice propriétarienne, suffit à lui seul pour perpétuer l’anarchie et faire éclater les états en morceaux.

Publicités

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

2 Responses to Second Life, gouvernance et justice

  1. Corwin says:

    Une bonne raison pour ne pas se laisser aller à des extrapolations hardies de ce qu’on peut observer dans SL vers le monde « réel » : les habitants de SL ou avatars ne peuvent EN AUCUN CAS ETRE CONSIDERES COMME DES HUMAINS.
    Premièrement, l’ethnie et la nationalité sont « libres » à la naissance. Vous ne subissez pas la pression sociale de votre parentèle dans vos actes. Cela peut sembler du détail, mais c’est un facteur extrêmement important pour l’instabilité des communautés que tu fais judicieusement remarquer.
    Ensuite, et plus important, les besoins d’un avatar rapportés dans une unité de mesure den énergie n’ont rien à voir avec un humain, et de même pour la quantité de travail qu’il doit fournir pour subsister. Il en découle que sur la totalité du temps dont il dispose il peut en dédier une plus grande partie qu’un être humain à l’analyse de son environnement, des interactions avec ses voisins et l’établissement de relations contractuelles de bon sens.
    Enfin, j’aimerais que tu m’en dises plus sur la répartition et l’accessibilité des ressources naturelles dans SL ? Toute matière dans SL est-elle forcément issue d’une transformation du pré-existant ? Ou le programme permet-il l’introduction/apparition de matière dans le système ? Si oui, le biais est monumental.

  2. jesrad says:

    Je parle bien des joueurs, et non des avatars. Ce sont des humains, qui recherchent quelque chose en venant dans Second Life: de là ils ont des besoins, et des moyens pour les satisfaire. La grande différence entre SL et le monde réel au point de vue social, c’est que tout le monde est adulte, déjà autonome et instruit. Et que, comme tu le fais très justement remarquer, il n’y a pas vraiment de pression sociale… au départ ! Quand on a des proches présents dans la Grille, il en subsiste un peu tout de même (ex: mon père y joue aussi) et la pression sociale réapparaît aussi entre joueurs proches sitôt qu’ils tissent des relations, à tel point qu’on a inventé un mot rien que pour les interminables disputes que ça entraîne: Dhrama (de drama + kharma). Pour toutes ces raisons, je ne crois pas qu’on puisse qualifier les joueurs « d’homme nouveau ».

    Toute création dans Second Life demande des efforts: créer chaque primitive, chaque script, appliquer chaque texture, etc… Sans oublier que chacune de ces ressources est soit prise sur le quota de primitives dont on dispose, qui est proportionnel à la surface de terre qu’on possède (on est donc limité en « ressources naturelles » à hauteur de la quantité de sol), soit payée de la poche du joueur (10L$ par importation de texture, son, animation, etc…) ; ressources que l’on doit ensuite transformer à la main laborieusement.

    D’un côté, heureusement que les avatars n’ont jamais froid, faim, soif, etc. parce qu’on n’est jamais connecté longtemps (en moyenne, entre une et trois heures par semaine par joueur actif, si je me souviens bien) donc ça ne laisse pas beaucoup de temps pour se charger de ce type de besoins. Il ne reste donc dans SL que les besoins que l’on trouve amusant de combler 😉

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :