Le socialisme d’Hitler

On a déjà presque tout dit sur la politique internationale d’Hitler (conquête de l’espace vital) et sur l’aspect profondément raciste de sa politique interne. Mais on n’évoque que trop rarement le reste de sa politique nationale, qui est pourtant un aspect important de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Dans son livre « Comment Hitler a acheté les Allemands: Le IIIe Reich, une dictature au service du peuple » (Hitler’s Beneficiaries: Plunder, Racial War, and the Nazi Welfare State) l’historien Götz Aly propose une thèse particulièrement dérangeante: il entend démontrer que le peuple allemand a vendu son soutien au dictateur en échange des politiques socialistes et protectionnistes qu’ils désiraient.

Traduction de l’article de Reason Magazine au sujet de ce livre:

Peu de sujets excitent l’instinct de réductionnisme des historiens autant que le Nazisme. Il est difficile de résister à ce désir d’expliquer, en un seul point précis, comment « la nation de Goethe et de Schiller » s’est rendue à la folie impérialiste et génocide. Les tout premiers réductionnistes de l’Holocauste ont vu dans le caractère allemand une prédisposition à se soumettre au pouvoir: les Prussiens bourrus désireux de faire passer la moralité derrière une vague notion de devoir, ceux ne faisant pas partie de la classe Junker étant simplement assujettis par la terreur, trop effrayés pour résister.

Parmi les historiens, cette idée a depuis longtemps été abandonnée. Pour les non-spécialistes, celle-ci a été complètement démolie en 1996 par l’expert en sciences politiques de Harvard Daniel Goldhagen, qui a démontré que les punitions prévues n’étaient à peu près jamais appliquées aux soldats qui refusaient de participer aux meurtres de masse. (D’après Goldhagen, le chef SS Heinrich Himmler autorisait les vertueux – et les objecteurs – à être redéployés hors des zones d’exécution.) Mais Goldhagen avait seulement remplacé une théorie monocausale par une autre, avançant que l’Holocauste était une suite naturelle de l’antisémitisme populaire. Le fascisme s’est épanoui, pour lui, parce que l’Allemagne était un pays infusé par « une vue raciste et exterminatrice des Juifs ». Le livre de Goldhagen, Hitler’s Willing Executioners, a été taillé en pièces par ses pairs, dont beaucoup se demandaient pourquoi, si l’antisémitisme génocide était typiquement allemand, tant de non-allemands avaient pu trahir, déporter et exécuter leurs voisins juifs.

Mais si l’antisémitisme seul n’explique pas le destin qui a frappé les Juifs d’Europe, qu’est-ce qui peut l’expliquer ? D’après Comment Hitler a acheté les Allemands : Le IIIe Reich, une dictature au service du peuple de Götz Aly, la plupart des analyses faites de la complicité allemande dans le génocide sont passés à côté d’un élément significatif du règne nazi. Aly, un historien de l’Institut Fritz Bauer de Francfort et l’auteur de plus d’une douzaine de livres sur le fascisme, nous pousse à suivre la piste de l’argent, proposant l’idée que les Nazis ont entretenu leur soutien populaire – une condition nécessaire à la « solution finale » – non pas par la terreur ou l’affinité idéologique mais par un simple système de « pillage », de « corruption », et un état-providence généreux. À sa première publication en 2005, le livre d’Aly a fait quelque sensation en Allemagne, où les critiques l’ont accusé d’à peu près tout, de l’arithmétique défaillante (qu’il nie vigoureusement dans un post-scriptum inclus dans la traduction anglaise) à la trahison de ses racines soixante-huitardes en associant implicitement la sociale-démocracie de l’Allemagne de l’Ouest au fascisme. Après le succès massif de livres comme « Crabwalk » de Günter Grass ou « The Fire » de Jörg Friedrich, deux bestsellers soulignant la victimisation des Allemands eux-même par le fascisme, « Comment Hitler a acheté les Allemands » retourne le gros de la culpabilité vers les Allemands ordinaires.

Loin d’avoir été des victimes du nazisme, affirme Aly, la majorité des Allemands étaient des bénéficiaires indirects de la guerre. La saisie de la propriété des Juifs, les ressources volées aux pays conquis, et la fiscalité agressive sur les entreprises ont isolé les citoyens des pénuries et permis au régime de créer un « état-providence raciste-totalitaire ». Le front domestique allemand a moins souffert, d’après Aly, des privations que ses équivalents anglais et américain. Pour comprendre la popularité d’Hitler, Aly soutient qu’il « est indispensable de se concentrer sur l’aspect socialiste du National Socialisme ».

Bien que peu évoqué par les historiens modernes, ce socialisme a été pourtant souligné par de nombreux contemporains du fascisme, en particulier les penseurs libertariens. F.A. Hayek avait en particulier dédié « La route de la servitude » aux « socialistes de tous les partis » – à savoir, les travaillistes, les bolshéviques, et les national-socialistes. « C’était l’union des forces anti-capitalistes de droite et de gauche, la fusion des socialistes extrêmes et conservateurs » écrit Hayek, « qui a mené l’Allemagne loin de tout ce qui était libéral ». Ludwig von Mises approuvait, avançant qu’en 1944 « la Russie comme l’Allemagne avaient raison de dire que leurs systèmes étaient socialistes ».

Les Nazis eux-même regardaient la convergence gauche-droite comme essentielle pour comprendre le fascisme. Adolf Eichmann voyait le National Socialisme et le communisme comme « des quasi-frères », expliquant dans ses mémoires qu’il « était attiré par la gauche et soulignait les aspects socialistes autant que les nationalistes ». Même en 1944, le Ministre de la Propagande Josef Goebbels avait publiquement célébré « notre socialisme », rappelant ses sujets fatigués par la guerre que l’Allemagne « seule a les meilleures protections sociales ». Il contrastait cela avec les Juifs qu’il présentait comme « l’incarnation du capitalisme ».

En s’appuyant sur une montagne de statistiques inédites, Aly décrit en détail un système social bourré d’aides – réservées aux camarades aryens, naturellement. Pour « atteindre une division vraiment socialiste des biens personnels », écrit-il, Hilter avait mis en place une gamme de politiques économiques interventionnistes, comme des contrôles des prix et des loyers, des taxes sur les entreprises démesurées, de fréquentes « polémiques contre les propriétaires immobiliers », des subventions aux agriculteurs allemands comme protection « contre les errances du climat et le marché mondial », et des taxes punitives contre les bénéfices boursiers, qu’Hitler lui-même avait dénoncé comme étant « des revenus sans effort ».

Aly démontre de manière convaincante que « la politique domestique nazie était remarquablement favorable aux classes sociales faibles allemandes, dépouillant les riches et redistribuant le poids de la guerre ». Et avec un souvenir encore frais de l’inflation de Weimar, « transférant le poids des taxes vers les entreprises valut au chef de Berlin un considérable capital politique, que le gouvernement s’empressa de faire fructifier ».

Par exemple, sur la fin de la guerre les économistes nazis établirent « une taxe temporaire de 50% de tous les salaires » qui s’appliquait seulement aux plus riches. Au final, Aly écrit, « seul 4% de la population payait la totalité de cette surcharge de 50% ». En Hollande occupée, les administrateurs ont augmenté terriblement les impôts pour financer « une campagne anti-bolshévique », tandis que certaines entreprises hollandaises payaient jusqu’à 112% de leurs profits en taxes.

Mais l’essentiel de cet argent servant à financer la machine de guerre nazie, Aly montre, était obtenu par simple vol. Berlin approuvait expressément le pillage des territoires occupés, poussant les soldats à satisfaire les désirs matériels du front domestique par des savons, parfums, café et viande, renvoyés à la mère-patrie par la poste militaire. Les limites sur les tailles de paquets avaient été abolies précisément dans ce but, tandis que les gouvernements fantoches s’emparaient de l’or, des trésors, et affaiblissaient les monnaies locales « pour couvrir une part significative des dépenses quotidiennes de la guerre ». Bien que ses estimations aient été vigoureusement débattues par les historiens britanniques Adam Tooze et Richard Overy, Aly soutient que le vol comptait pour 70% des revenus de guerre du Reich, garantissant que le poids de la guerre retombait sur les seules épaules des conquis.

« L’autorité nazie n’a pas transformé la majorité des Allemands en fanatiques idéologiques convaincus d’être la race supérieure » conclut Aly. « À la place elle a réussi à en faire des parasites bien nourris ». Aly note que la nourriture était bien disponible pendant la guerre, et que ce n’est qu’à partir de 1945 que les Berlinois ont découvert la dureté du rationnement. C’est pourquoi, affirme-t-il, le peuple était généralement bien soigné et, jusqu’à l’amère défaite, des sujets obéissants du Reich.

Pour constituer sa thèse, Aly soumet au lecteur une suite vertigineuse et parfois éprouvante de chiffres. Et tandis qu’il démontre avec compétence que les Nazis étaient autant des voleurs accomplis et des économistes occultes, je ne peux m’empêcher de me demander si « Comment Hitler a acheté les Allemands » pose les bonnes questions. Si cette loyauté-contre-nourriture était effectivement la hiérarchie morale prévalante parmi les « Allemands ordinaires », si la décence a été si promptement abandonnée dans une quête pour le gain matériel, il faut se demander: Pourquoi étaient-ils si facilement achetables ? Est-ce qu’un supplément de jambon de qualité, un examen dentaire gratuit, et une structure fiscale anti-riches peuvent ainsi convaincre un peuple dont les centres de population ont été régulièrement bombardés, dont les voisins juifs ont été déportés, dont les fils étaient tués sur le front de l’Est, dont les villes étaient au bord d’être envahis par l’Armée Rouge, de rester auprès d’une dictature cruelle jusqu’au bout ? La réalité de la guerre d’Hitler n’était jamais totalement hors de vue. Le bombardement de Hambourg en Juillet 1943, par exemple, a entraîné un incroyable massacre de 40 000 civils et l’exil de 1 400 000 réfugiés. Ceux qui cherchaient la sûreté hors des grands centres urbains, note l’historien Robert Gellately, ont engendré un effet de vague en « contribuant à la baisse de moral dans les villes derrière les lignes ».

Six mois plus tôt, l’Armée Allemande capitulait à Stalingrad après avoir subi 700 000 morts. Les Juifs étaient emmené en plein jour, pour ne plus jamais être revus. Et même si les privations matérielles des Berlinois se sont limitées à l’interruption occasionnelle de la vente de saucisses, la femme au foyer « parasite » avait sûrement pris conscience de la transformation de sa ville en débris. Il serait surprenant si, au milieu de cette destruction, les Allemands avaient vraiment accordé tant d’importance aux impôts et aux pensions de retraite.

Dans ses meilleurs passages, « Comment Hitler a acheté les Allemands » démontre la corrélation entre l’effondrement moral et la générosité de l’état. Mais la causation directe est plus difficile à établir. Et même s’il prend soin de ne pas présenter la seule économie comme motivation de « l’Allemand ordinaire », Aly reste vague sur l’importance exacte qu’elle a jouée, et ne parvient pas à établir une explication combinée mettant en parallèle l’incitation économique, l’antisémitisme, le nationalisme, la propagande et la terreur.

Il y a probablement une explication moins satisfaisante: celle qui dit que les citoyens ordinaires, Allemands ou non, ont une incroyable tolérance pour le Mal. Comme les génocides au Rwanda ou au Cambodge démontrent, un gain financier n’est pas forcément nécessaire. Mais le champ encombré de l’historiographie nazie demande une certaine mesure d’hétérodoxie ; les éditeurs grand public préfèrent ce qui choc à ce qui est conventionnel. Bien que l’impressionnante histoire économique d’Aly réussit à rappeler au lecteur que le bolshévisme et le nazisme étaient, comme l’écrit l’historien Richard Pipes, tous deux des « hérésies du socialisme », ce service est au final éclipsé par une conclusion inutilement extrêmiste.

Michael C. Moynihan, éditeur associé, Reason Magazine

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

10 Responses to Le socialisme d’Hitler

  1. Higgins says:

    Article très intéressant sur une période qui ne l’est pas moins. Ce livre ne doit pas être encore traduit en français. Plus généralement, existe-t-il des ouvrages qui abordent sérieusement la dimension économique de la WWII (en France, en Europe ou au niveau du monde)?

  2. jesrad says:

    Oui, il y a l’indispensable « Wages of Destruction » d’Adam Tooze, qui démontre comment l’état nazi a ruiné l’économie allemande avec sa planification totalitaire et ses grands travaux inutiles (faire des autoroutes sans avoir les voitures pour y rouler), et compare avec le Royaume-Uni et les USA.

  3. Higgins says:

    Merci pour la réponse. Pas de livre en français, je suppose?

  4. jesrad says:

    Je ne connais pas de livre en français sur le sujet, non, désolé 😦

  5. Bouli says:

    Comme avait dit Benjamin Franklin:
    « Ceux qui sont prêts à abandonner des libertés essentielles contre une sécurité illusoire et éphémère ne méritent ni la liberté, ni la sécurité. »

  6. mylène says:

    je cherche des sites ou des livres sur « comment et pourquoi le peuple allemand soutient il hitler? » pour mon sujet de tpe merci .

  7. fattouna says:

    je cherche des critiques sur la politique de Hitler

  8. jesrad says:

    Et vous en avez trouvé une, avec une référence à lire 😉

  9. Bertrand Monvoisin says:

    De même il existait pendant la guerre un antisémitisme d’intérêt. L’aryanisation des entreprises juives a permis a des hommes d’affaires peu scrupuleux (mais qui avant la guerre avaient des rapports cordiaux avec des confrères juifs) de réaliser de coquets bénéfices. En France des dizaines de truands sans aucun idéal politiques ont été recrutés par la Gestapo pour participer à la basse besogne (Bony et Lafon en zone nord, Carbone et Spirito en zone sud). L’utilisation de droit commun n’est pas propre au national-socialisme, Staline en 1932-33 a eu recours a des droits communs pour piller toutes les ressources alimentaire en Ukraine et par là même créer de toute pièce une des plus terribles famines du XX° siècle, qui devait tuer de 10 à 12 millions d’Ukrainiens.

  10. Tietie007 says:

    Très intéressant le livre de Götz Aly, qui remet en cause quelques clichés qui ont la vie dure.

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