La Fin du Monde !

Les descriptions grandiloquentes de fin du monde et d’anéantissement total ne sont pas l’apanage des seules religions. La Science aussi a sa propre forme d’eschatologie. Tout droit issue de la thermodynamique, la Science annonce une fin du monde inéluctable: la Mort Entropique de l’Univers.

Qu’est-ce donc ?

En science, l’Existence est un simple fait neutre ; c’est-à-dire qu’il y a des trucs, partout, et ça ne se discute pas ni n’a vraiment d’importance. Non, l’important, c’est ce que ces trucs font ou ne font pas. Pour le dire autrement, « Rien » ce n’est pas l’absence de chose par opposition à l’existence de quelque chose, mais plutôt l’absence de distinction parmi les choses qui existent. Et le problème, c’est que chaque fois qu’il se passe quelque chose, quoi que ce soit, un peu de cette distinction entre les choses se perd – on dit aussi que « l’entropie augmente ».

Les étoiles, qui se distinguent en étant des points compacts et chauds dans ces océans de presque-rien froid que l’on appelle espace, finissent par se consumer et se répandre en gaz de plus en plus tiède et de moins en moins dense. Une partie de ces gaz finira par reformer de nouvelles étoiles, qui mourront à leur tour – un mouvement d’oscillation freinée qui cessera fatalement. Les astres solides finiront par refroidir jusqu’à la température ambiante de l’univers, et par rentrer les uns dans les autres jusqu’à n’être plus que la même poussière diffuse et uniforme. Les trous noirs finissent par s’évaporer. Les continents terrestres dériveront de plus en plus lentement à mesure que le carburant nucléaire du noyau de notre planète s’épuisera, jusqu’à s’immobiliser et s’éroder pour s’aplatir. A notre échelle, on peut l’observer aussi: mettez un glaçon dans un verre d’eau, et les deux finiront par se mélanger jusqu’à ne faire qu’un, il devient alors impossible de séparer ce qui était glaçon de ce qui était verre d’eau. Et c’est pareil pour absolument tous les phénomènes physiques ! Les scientifiques, farceurs et philosophes comme ils sont, ont une façon morbide de résumer ce triste état de fait que l’on appelle les trois grands principes de la thermodynamique:

  • On ne peut pas gagner.
  • On ne peut pas abandonner la partie.
  • On ne peut pas récupérer sa mise.

C’est un peu comme si l’Univers était un jouet à ressort, et que ce dernier avait été initialement comprimé au tout départ lors du Big Bang, et se déplierait depuis, lentement mais inéluctablement. C’est cette « énergie » qui propulse tout ce qui se passe dans notre monde. Et il n’y a aucun moyen de le remonter en cours de route pour prolonger indéfiniment son existence.

Cela signifie qu’un monde qui meurt ce n’est pas un monde qui devient vide de toute chose, mais plutôt un monde où rien ne se distingue de quoi que ce soit: un monde où tout est à la même température, où tout est composé de la même proportion de chaque élément terminal, où rien ne bouge par rapport à quoique ce soit d’autre, et où tout baigne dans un même bruit blanc de radiations de point zéro uniforme. Le « Rien » ultime n’est pas tout blanc ou tout noir, il n’est pas animé ou singulier, mais c’est plutôt un espèce de marron gazeux tiédasse et inerte de déchets ultimes, qui remplirait absolument tout. Non je ne ferai pas de comparaison idiote.

Cette mort par mélange aléatoire et tiédeur uniforme généralisée, c’est l’avenir inéluctable de notre monde, et c’est ce que l’on appelle la mort entropique (ou thermique) de l’Univers. C’est le moment où notre monde aura atteint son maximum d’entropie, et que plus aucun phénomène, aucun mouvement, aucune réaction, ne pourra plus se produire.

Bien sûr, à aucun moment la Mort Entropique ne sera réellement et complètement atteinte, au lieu de ça, notre jouet à ressort d’Univers se mettra juste à bouger de plus en plus lentement, sera de plus en plus terne, ses morceaux les moins froids tiédiront de moins en moins vite. Le « point » d’entropie maximale ne sera jamais atteint, c’est un horizon vers lequel nous nous traînerons sans jamais y arriver, un peu comme la tortue de Zénon. Le monde ne finira pas dans un grand BOOM comme il a commencé, mais plutôt dans un vague râle d’agonie en ralenti, imperceptible et interminable.

Qu’est-ce que l’on en a à faire ?

Pas grand chose, vu l’échelle de temps considérée et au-delà du considérable. D’ailleurs évoquer la mort entropique de l’Univers c’est souvent une façon pour un scientifique de dire « jamais », « quand Jésus reviendra » ou bien encore « à la Saint Glinglin ». Mais ce concept est intéressant parce qu’il nous apprend le Sens de la Vie. Rien que ça !

Comme n’importe quel autre phénomène physique, la vie doit « consommer » du potentiel entropique pour fonctionner: elle s’intercale entre les échanges d’énergie pour prélever sa part. Ainsi, au lieu d’avoir par exemple une source d’énergie lumineuse (le Soleil) d’un côté, et le sol de l’autre pour le capter, on peut trouver une feuille de plante qui va faire de la photosynthèse au passage, elle va freiner le transfert de cette énergie du Soleil vers le sol pour en stocker un peu sous forme chimique. Entre la situation « Soleil -> sol » et la situation « Soleil -> feuille -> sol », la seconde contient bien plus de complexité et d’informations – donc de choses qui se distinguent de ce qui les entourent – et donc de non-entropie. Et la Vie, dans le sens le plus général qu’il soit possible de définir, c’est ce qui tente de s’interposer autant que possible sur le chemin de la mort lente par entropie de l’Univers.

En effet, la Vie en tant que phénomène peut être définie comme ce qui essaie d’aller à l’encontre de ce grand mouvement entropique qui pousse inexorablement l’Univers sur la très longue voie du Grand Bang des débuts au Minable Pschitt de la fin des temps. Toute forme de vie se caractérise par sa façon d’accumuler de la non-entropie par reproduction (et par adaptation, quoique ce ne soit pas nécessaire mais juste très courant). Tout ce qui vit est en lutte perpétuelle, tel un saumon remontant un torrent infini, pour extraire et accumuler toujours plus de « l’énergie » issue de la Grande Compression de Ressort initiale, afin de recomprimer un peu son propre ressort interne, infiniment plus petit mais toujours croissant. Là où l’entropie uniformise, simplifie et aplanit, la vie se différentie, complexifie, et perturbe. C’est à ça qu’on la reconnaît.

Pour reprendre l’exemple de notre glaçon et notre verre d’eau: si vous intercalez entre les deux un moteur Stirling, vous pouvez en tirer quelque chose d’utile au lieu de laisser l’entropie augmenter en pure perte à mesure que le glaçon fond. La Vie, au sens large, c’est un peu comme un tel moteur, mais qui en plus se dupliquerait et chercherait à s’intercaler partout où il peut, tout le temps.

La Vie ne pourra jamais inverser la tendance de fond, pas plus qu’il n’est possible de tirer assez d’électricité d’un glaçon qui fond pour alimenter un congélateur afin de fabriquer un glaçon de remplacement. Mais la Vie, de par son fonctionnement, est capable de prolonger considérablement l’existence de l’Univers… à condition de parvenir à s’interposer dans ses rouages, aussi largement que possible.

Soyez vivants.

Bref: les conditions de fonctionnement de l’existence et la nature propre de la Vie font que toute forme de vie a pour mission naturelle de freiner l’accroissement d’entropie de l’Univers. C’est pour ça que je ne suis pas végétarien.

Hein ?

Vous pensiez que toutes ces considérations étaient gentillement abstraites et détachées de la vie courante ? Que nenni ! C’est applicable à tout, de manière très pragmatique. Ainsi, l’apparition de plantes, puis d’animaux se nourrissant de ces plantes, puis de prédateurs se nourrissant des créatures qui se nourrissent, elles, de plantes, et même de prédateurs se nourrisant d’autres prédateurs, rajoute à chaque étape une nouvelle couche de complexité à la vie. Du moment que ce mouvement accumule toujours plus de non-entropie (en total net), alors il sert la Vie avec un grand V. Et inversement, s’y opposer c’est combattre contre la Vie et (un peu) hâter la fin de l’Univers. Et ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres…

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

6 Responses to La Fin du Monde !

  1. Hefjee dit :

    Génial!
    Ce genre d’article me manque, moi qui suis un fan de Ne Cede Malis (au moins depuis l’époque de l’éconovomie ;-)).
    Je ne suis pas très calé en physique, mais cette notion d’entropie m’interpelle. Si vous avez des références d’articles ou de bouquins, je suis preneur…

  2. Simon dit :

    Très intéressant.

    Evidemment on aura toujours l’argument que l’homme produit de l’entropie. Ce qui est vrai, mais n’est qu’un état transitoire. Un peu comme une entreprise, qui a besoin de capital initialement, mais qui produit du profit ensuite (ou disparaît).

    La vie (eg l’Homme) crée un nouvel état final, avec une meilleure consommation des ressources (plus d’entropie). Par exemple en produisant de l’énergie en cassant / agrégeant les atomes les plus lourds / légers.

    L’entropie augmente, mais personne ne connait sa valeur maximale …

    C’est comme pour l’épuisement du pétrole, prévu sous 30 ans il y a qques décennies, puis progressivement décalé, et dont on pressent aujourd’hui qu’il ne sera jamais atteint car le pétrole sera ringardisé par d’autres énergies.

    De la même manière le niveau maximal d’entropie de l’univers n’est pas estimable, car dépendant de la manière d’exploiter l’univers, qui est elle même pas estimable.

  3. Katanga dit :

    Très intéressant. L’idée d’entropie devient tout à fait claire et compréhensible pour des non-calés en physique, sans verser dans une vulgarisation de bas niveau. Je dormirai plus cultivé ce soir😉

    Un point important pour nous, petits êtres vivants doués de langage, est que la vie même est intimement liée à l’entropie. Nous prenons du potentiel entropique en mettant de l’ordre, nous sommes en quelque sortes des principes extropiques incarnés, mais nous pouvons aussi créer de l’entropie.
    Avez-vous vu cet épisode de South Park où des gens de l’an 3000 remontent le temps pour travailler dans notre monde actuel ? Ces gens ont tous la même couleur de peau, le même crâne rasé et parlent tous la même langue mondiale (un mélange d’anglais, de chinois et de turc, si je me souviens bien). On pourrait penser que le métissage de masse, en diluant les particularités et les différentiations ethniques ou raciales, constitue un facteur d’entropie qui créée de l’indifférentiation. Cela signifierait qu’en nous reproduisant, donc en reproduisant de la vie même, nous pourrions créer de l’entropie ! Au sein même de cette extropie que nous sommes !
    D’un autre côté, Darwin (dans l’Origine des Espèces) souligne le fait que quand une espèce se développe beaucoup, elle créée par là même une niche pour ses prédateurs. Lesquels se développent à leur tour et crééent une niche pour d’autres prédateurs, etc. Vous en parlez vous-mêmes en soulignant à juste titre que la diversité des formes de vie provient de là. Or, on dit souvent que le monde contemporain va vers un monde plus individualiste, où les personnes pensent davantage à leurs propres centres d’intérêt, passions… et en parallèle la complexification du monde fait qu’il existe de plus en plus de spécialités et de spécialisation. Dès lors, plus le monde dans lequel nous vivons devient complexe et plus, en se spécialisant, en développant son potentiel particulier et unique, chaque individu contribue à l’extropie en se faisant lui-même plus extropique. A ce moment-là, le métissage de masse pourrait permettre des variantes encore non imaginées. Nous passerions simplement d’un mode d’extropie plutôt culturel-collectiviste à une extropie plus prononcée au niveau individuel.

    Tout cela est peut-être un peu éloigné de votre billet, ou un peu extrapolé. Mais cela prouve que le concept d’entropie peut s’avérer tout à fait fécond.🙂

  4. Ping : La revue du web du mois d’août – #11 | BonneGueule

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