Lu: Je gagne toujours à la fin

Parmi les vulgarités les plus affligeantes de la pensée commune, dominante, médiatique, il y a la confusion entre démocratie et état de droit. Ce n’est pas du tout la même chose. L’URSS des années Gorbatchev était un état de droit sans être une démocratie – sans que le peuple ne vote. Aujourd’hui, oui, il vote – allez donc faire un tour en Tchétchénie.
 
Pour vivre, j’ai besoin d’infiniment plus de liberté qu’un autre, comme un sportif consomme plus d’oxygène qu’un oisif, simplement.


Pendant une bonne partie de mon enfance, l’environnement scolaire m’a lourdement rabâché que je n’avais pas ma place chez lui. Du côté de mes « camarades » j’étais rejeté du fait de mon refus continuel de faire le moindre effort pour leur ressembler (confirmant que le stade anal du développement psychologique est bien celui de la tribalité), ne trouvant grâce que partiellement auprès de ceux qui étaient eux aussi reclus pour toutes sortes d’autres raisons. Du côté du personnel chargé de l’instruction, à l’exception des trop rares adultes qui m’encourageaient dans la fuite en avant et partageaient la même fascination que moi pour la connaissance et la compréhension, lumière éclairant le monde de nouveaux aspects subtils et révélant à chaque étape un peu plus l’élégance intrinsèque se cachant derrière l’existence, à l’exception de ceux-là, donc, s’ils avaient pu me flanquer dans une salle isolée avec quelques bouquins et une liste de choses à connaître à la fin de la journée, ils l’auraient fait sans hésiter. J’ai traversé ainsi le primaire comme en équilibre instable sur le dos d’un éléphant rétif, en ayant toujours tangiblement conscience d’être un intrus tout juste toléré parmi ceux que je ne pouvais qu’à grand peine appeler « mes semblables », et qui ne rataient que peu d’occasions de me rappeler cet état de fait.

C’est au collège que la situation changea du tout au tout lorsque je croisai pour la première fois ceux que je pus considérer vraiment comme mes pairs, de jeunes individus dont l’attitude m’était familière, envers qui la sympathie me venait naturellement et dont le jugement m’importait, qui ne se satisfaisaient pas non plus de popularité, de docilité ou de simple conformisme. Il est difficile de traduire en mots cette révolution personnelle, impossible d’en estimer l’impact sur ma vie. Je n’étais pas seul. Je n’avais jamais été défectueux. C’était simplement la plupart des autres qui n’allaient pas, qui ne méritaient pas que je m’inquiète de ce qu’ils pouvaient penser. De là j’ai traversé les années de collège puis de lycée comme une longue fête qui se renouvelait sans cesse ou presque, dans laquelle nous prouvions notre valeur à nous-même d’abord, et entre nous ensuite, parfois, de la manière qui nous tentait le mieux alors.

La lecture de « Je gagne toujours à la fin« , premier roman de L’IndispensablE Tristan-Edern Vaquette, vicomte de Gribeauval, Prince du Bon Goût et Docteur ès sciences physiques ressuscite en moi ce sentiment. Non, la médiocrité ambiante n’est pas inéluctable, elle ne peut pas tout atteindre et tout engluer, il existe, même là dans le monde de la culture française, des esprits brillants qui savent encore échapper à ses tentacules et même se permettre de lui faire au passage un pied-de-nez (ou quelque geste obscène bien plus approprié).

Ami lecteur, prends un instant, et note:
La phrase de l’imposture, de tous les reniements, est celle-ci: la fin justifie les moyens

Dans ce livre qui ne ressemble à aucun autre de son époque, Vaquette se met en scène comme héros de la Résistance devenant naturellement une gêne à l’ordre restauré une fois la Libération venue. Ce faisant il enchaîne sans heurts les situations et les confrontations avec toutes sortes de courants philosophiques ou d’attitudes répandues, à chaque fois incarné par un personnage distinct (Bixente, Artémise, d’Astignac, Pipard, Ickx, Maillard, Legrand, etc.), joue avec facétie avec le lecteur, tout en triomphant (puisqu’il gagne toujours à la fin, vous suivez ?) d’épreuves inouïes qui se font l’écho ou plutôt la métaphore de ce à quoi il a certainement dû être confronté, sans jamais s’inféoder à quelque organisation que ce soit.

– Parmi les forces qui comptent, vous restez bizarrement, en dehors de toute logique, de toute crédibilité presque, un électron libre […]
– Vous désirez, somme toute, que notre électron libre soit absorbé par un atome, et trouve sa place, parmi d’autres, autour d’un noyau ?
– Dites-moi, (je profite de votre présence pour étoffer quelque peu ma culture scientifique), un électron seul, non lié, peut-il exister durablement ?
– Oui. Pour peu qu’il reste en mouvement, nous l’appelons électricité, et il éclaire le monde.

Tandis que Vaquette occit quelques nazis, fait sauter des bunkers, échappe aux tirs de mitrailleuse lourde à la faveur de l’obscurité, lâche quelques grenades bien ajustées, plastique des coffres et des prisons, détourne des véhicules militaires, casse quelques dents, est pris puis torturé, s’échappe et vainc encore entre deux dialogues exaltés ou coquasses, où littérature et intégrité lucide s’entrechoquent, il nous entraîne dans ses ennuis grandissants – parce que c’est lui, parce qu’il ne souffre pas le moindre compromis, parce qu’après tout la vie c’est ce qui nous arrive lorsqu’on est imprudent et qu’il ne veut pas regretter d’être passé à côté. Le style est riche, et lorsqu’il ne décrit pas de l’action le texte se laisserait citer pour sa seule profondeur. Car Vaquette a le sens de la formule, et livre à tour de pages de superbes définitions qui semblent bien plus poignantes et élégantes que les miennes. De son utopie ressemblant furieusement au droit naturel appliqué: « Ce serait un monde sans guerre, sans lois, ou si peu, non pas sans conflits bien sûr, bien au contraire dirais-je, mais qui se résoudraient dans le respect, disons, des règles du jeu, avec fair-play, avec surtout la conscience individuelle du ridicule des choses » ; de la culpabilité collective de ce monde où il n’y a nulle conspiration, nul plan ni projet maléfique à l’oeuvre sinon la coordination spontanée de mille millions de petites lâchetés et malfaisances particulières: « Il n’y a pas de méchant système, il n’y a qu’une somme de lâchetés individuelles. » ; de l’individualisme: « toutes les grandes choses bénéfiques sont dûes à quelques-uns, individuellement, eh bien, regardez, les grands événements, disons maléfiques, pour prolonger ma formulation apprêtée, les pogroms, les génocides, les dictatures, les guerres, jusqu’aux ratonnades ou aux viols dans les caves des cités, ces ‘événements’ ont tous une responsabilité collective. »

Ce récit montre aussi par bien des aspects que, loin d’être trop égoïstes et préoccupés par eux-mêmes, les masses et les foules d’aujourd’hui ne le sont véritablement pas assez: si nous ne vivons pas déjà dans ce monde de fair-play et d’accomplissement que se plaît à rêver Vaquette au détour d’un chapitre (51: « Vaquette est un petit con iconoclaste »), c’est parce que tous ces gens qui, partout, tout le temps, tout autour de lui, subissent l’essentiel de leur existence – accidents de vivre – qui se contentent de suivre le réglement – ou pire: de l’appliquer (ou encore pire, tiens: de l’appliquer en cognant) – n’ont pas assez d’amour-propre et se retrouvent piégés dans la servilité résignée. Par ce livre, par son excellence poursuivie et revendiquée, par son exaltation de l’égo, Vaquette vise à nous donner envie, nous aussi, d’être grand et beau.

Tu ris, tu fais la moue, mais c’est pure coquetterie, car ta pensée est indéfendable sans cela, à moins d’être malhonnête, irréaliste, messianique, et d’espérer demain l’avènement d’une société de femmes et d’hommes tous absolument responsables, lucides, courageux, et partant libres. L’anarchie ne vaincra pas, Tristan, et tu en es convaincu, bien sûr. Ne dis pas non, moi, je te sais infiniment peu candide, pas plus d’ailleurs que tu n’es ce cynique avançant masqué, par machiavélisme ou nihilisme, que certains superficiellement voudraient voir.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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