Qu’est-ce que le marginalisme ?

Aujourd’hui, dans notre cours de praxéologie aléatomadaire, découvrons le cauchemar des spéculateurs mal-intentionnés et des vénusiens marxiens qui a révolutionné l’économie… le marginalisme !

Le marginalisme est une théorie sur les prix, découverte simultanément et séparément vers 1870 par trois économistes de pays et de culture différents: l’idée que l’on est prêt à payer pour quelque chose au plus juste ce qu’on attend en retirer.

Un exemple classique pour comprendre: un verre d’eau et une poignée de diamants n’ont pas la même valeur. Mais suivant que l’on soit en train de mourir de soif au milieu d’un désert ou en train de négocier un sauvetage prioritaire auprès de marins vénaux, l’un aura plus de valeur que l’autre, et réciproquement, indépendamment de la difficulté à produire l’un ou l’autre. C’est ce que l’on appelle la valeur subjective.

Mais le marginalisme va plus loin et tire son nom du fait que la valeur ne varie pas seulement en fonction du goût de chacun et des circonstances particulières, mais aussi de l’élément de la chose prise en compte, par rapport à l’ensemble des biens de ce type. Re-exemple classique: dans le désert, les premiers grands verres d’eau sont extrêmement utiles, donc ont une grande valeur. Mais au bout du second (ou douzième) litre à ingurgiter, ils perdent de leur intérêt et deviennent même anti-utiles: l’utilité d’une chose donnée pour quelqu’un en particulier dépend aussi de combien il en a déjà. C’est de cette utilité à la marge, c’est-à-dire de chaque unité marginale (= en plus ou en moins), que le marginalisme tire son nom.

Cela ne paraît pas bien important au premier abord. Pourtant cette compréhension de ce qui fait la valeur des choses a entraîné une véritable révolution en économie. Voyons un peu ses implications…

La première implication, c’est que cet établissement du caractère subjectif de la valeur met par terre toutes les théories de la valeur objective, en particulier celle de la valeur-travail qui avait cours chez les économistes classiques comme Smith, Ricardo… et chez Marx. Plus grave pour ce dernier: puisque la valeur d’une même chose pour chacun des acteurs d’un échange diffère, l’un ET l’autre peuvent s’enrichir par un simple échange, contrairement aux principes marxiens qui veut que tout profit de l’un soit forcément pris à l’autre. Patatras. En plus, la valeur subjective et marginale explique, à elle seule, pourquoi il y a des échanges: ce sont toutes les situations où chaque partie juge s’enrichir dans l’opération, ce profit étant la motivation même à l’origine de l’échange.

Elle résout aussi le mystère par lequel tout le monde n’achète pas les mêmes choses au même prix: à 4 euro du kilo de tomates tant de personnes sur l’ensemble des participants vont choisir d’acheter tant de tomates, tandis qu’à 3 euro du kilo on aura un nombre différent (pas nécessairement plus grand !) d’acheteurs et de kilos de tomates vendus, parce que l’utilité marginale du premier kilo de tomate, mais aussi du second (et du troisième, etc.), tout comme l’utilité marginale des 3 ou 4 premiers euros dépensés, mais aussi des seconds (et des troisièmes, etc.) diffèrent suivant les personnes concernées.

La seconde implication, c’est que la concentration du capital n’affecte en rien sa rentabilité, ainsi que l’ont découvert à leurs dépens tous ceux, à ma connaissance, qui s’y sont essayé, de Otto Heinze ou des frère Hunt jusqu’à Yasuo Hamanaka en passant par d’innombrables imbéciles qui ne comprenaient pas le marginalisme des prix. C’est pour cette raison qu’on ne voit pas les investisseurs se précipiter en masse et très régulièrement pour tenter d’acquérir des monopoles sur telle ou telle chose, même dans les juridictions qui n’ont pas de lois anti-trust, ni d’ailleurs aux époques où ces lois n’existaient pas.

Très simplement, l’établissement des prix par l’utilité à la marge garantit que, toute autre chose étant égale, vous paierez forcément plus cher pour concentrer les ressources que vous ne pourrez en tirer ensuite. À moins de disposer d’une méthode miraculeuse et secrète pour extraire plus de pétrole d’un même champ (=surcroît de productivité), ou d’un accès exclusif à des clients supplémentaires que personne d’autre ne peut servir (=coûts de transaction moindres), vous devrez payer plus cher ce champ que l’ensemble des profits que son propriétaire actuel n’a prévu qu’on puisse en tirer auprès de ses propres clients: ceux-ci deviendront alors vos clients, et limiteront par leur propre utilité marginale les prix que vous pourrez pratiquer avec eux, et limiteront donc les profits que vous pourriez espérer à ceux que pouvait espérer le précédent propriétaire. Dans certains cas, par exemple si votre concurrent gère mal sa ressource et demande un prix trop élevé alors qu’en baissant le prix il augmenterait ses profits en servant beaucoup plus de monde, la concentration peut faire… baisser les prix. L’inverse est possible aussi, et ni l’un ni l’autre ne sont des conséquences de la concentration elle-même.

Bref, ainsi que l’a déjà démontré Ronald Coase, les échanges libres de ressources poussent les ressources dans les mains de ceux qui en tirent la productivité la plus élevée, indifféremment de leur concentration ou de leur dilution à cause du marginalisme. Le mythe de la concentration « naturelle » vers un monopole ou oligopole supposé plus rentable de par sa concentration plus élevée est démoli. (Et comme la productivité elle-même est optimale à une taille qui décroît avec les coûts de transaction, le marché libre dilue les ressources au lieu de les concentrer, en augmentant plus vite la taille de toute l’économie que la taille de n’importe quel acteur économique la composant – mais c’est un autre sujet…)

Pour le prochain cours, vous donnerez des exemples de réglementation visant à imposer des coûts de transaction artificiellement plus élevés pour les concurrents d’une grosse entreprise de votre choix, et vous devrez trouver quel concept légal inventé par l’état au XIXème siècle donne aux grosses entreprises le pouvoir d’empêcher leurs petits concurrents d’améliorer leur productivité facilement.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

6 Responses to Qu’est-ce que le marginalisme ?

  1. Mateo dit :

    La propriété intellectuelle?

  2. Mateo dit :

    J’ai gagné une image? Un bon point?

    PS: j’avais pas cliqué sur ton lien qui donne la réponse, je ne l’ai vu qu’aujourd’hui, ai-je droit à 2 bon points? 2 images?

  3. bruno dit :

    Voilà qui est vraiment intéressant !
    Cela signifierait que les lois anti-trust sont contreproductives ? Et que « la concurrence qui fait baisser les prix » est un mythe, du moins si cette concurrence est « forcée » par les lois précédemment citées ?

    On ne peut pourtant nier qu’une entreprise en position dominante possède un « pricing power » important, et a la capacité à rendre ses clients captifs en s’y prenant bien (dépendance à un système propriétaire par exemple)…
    Exemple: si une boite X détient 90% du marché des systèmes d’information pour les entreprises, avec un système propriétaire opaque « clé en main », couvrant l’ensemble de la chaine des besoins… comment un concurrent Y plus productif, mais concentré sur un seul maillon de la chaine, peut-il se développer ?
    A moins de proposer une autre solution « clé en main », mais demandant des investissements très lourds pour être développé, et probablement aucun investisseur ne voudra prendre le risque… entre autre du fait des problèmes de compatibilité/communication avec d’autres systèmes extérieurs, conçus à 90% par la boite X.

    Autre question: qu’en est-il de l’entente entre concurrents en positions d’oligopole ? Exemple récent avec les fabricants d’ascenseur, vendus plus chers que ce qui aurait été le cas en l’absence d’entente…

    Si quelqu’un pouvait m’éclairer sur ces points…?

  4. pierre dit :

    Le point noeudal de la société marchande est l’utilité et la satisfaction des besoins.

    Petite histoire : Il était une fois un petit tailleur de pierre qui en avait assez de s’épuiser à creuser la montagne sous les rayons du soleil. « C’est éreintant de tailler la pierre, et ce soleil ! Ah comme j’aimerais être à sa place, je serais là-haut, tout puissant » se disait le tailleur de pierre. Or par miracle, son appel fut entendu, il se transforma en soleil. Tout heureux, il se mit à envoyer ses rayons, mais s’apperçut vite que ceux-ci étaient arrêtés par les nuages. « Pourquoi être le soleil si les nuages peuvent stopper mes rayons ! » s’exclama-t’il. Et il devint nuage, survola le monde, répandit la pluie, et finit par être dispersé par le vent. « Ah ! le vent disperse les nuages ! Je veux être le vent ! » Et il devint le vent. Il souffla en bourrasques, en tempêtes, en ouragans. Mais un jour, un mur haut et dur lui barra le passage, c’était une montagne. « A quoi ça sert d’être le vent si une montagne peut m’arrêter ? » dit-il. Il se transforma donc en montagne.Il sentit alors quelque chose qui le frappait, quelque chose de fort qui le creusait de l’intérieur. C’était un petit tailleur de pierre…
    Bonjour à vous tous! (la vérité est ailleurs… :o) )

  5. jesrad dit :

    « Cela signifierait que les lois anti-trust sont contreproductives ? »

    Effectivement, elles sont contre-productives et cela se voit dans leur usage historique: elles sont souvent la pierre d’achoppement des cartels oligopolistiques. Paradoxal, oui, mais il n’empêche que lorsqu’entre quelques concurrents il est possible d’empêcher l’un parmi eux de se détacher du lot par la seule force de l’état, c’est leur médiocrité commune qui est « récompensée » plutôt que leur possible excellence.

    « Et que “la concurrence qui fait baisser les prix” est un mythe, du moins si cette concurrence est “forcée” par les lois précédemment citées ? »

    Plus exactement, la concurrence permet l’auto-organisation, qui elle-même pousse vers l’efficacité et donc une plus grande utilité marginale de chaque effort et ressource. Elle fait bien baisser les prix, mais très indirectement.

    « On ne peut pourtant nier qu’une entreprise en position dominante possède un “pricing power” important, et a la capacité à rendre ses clients captifs en s’y prenant bien (dépendance à un système propriétaire par exemple) »

    Effectivement, mais là encore il y a une réglementation monopolisante à l’oeuvre. Très souvent la « propriété intellectuelle » sert à capturer les clients et tenir à l’écart les concurrents – autrement dit, à relever artificiellement les coûts de transaction, comme on le voit dans votre exemple. Ce faisant, ils diminuent l’efficacité de l’économie et tout le monde est un peu plus pauvre…

    « Autre question: qu’en est-il de l’entente entre concurrents en positions d’oligopole ? Exemple récent avec les fabricants d’ascenseur, vendus plus chers que ce qui aurait été le cas en l’absence d’entente… »

    Il me semble que les prix des ascenseurs s’est envolé pour une seule raison: la réglementation qui force tous les propriétaires à faire des travaux de mise en conformité aux nouvelles normes décidées d’en haut par l’état.

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