La « tulipe-mania » hollandaise du XVIIème siècle

Dans les années 1630, aux Pays-Bas, le prix de nombreux bulbes de tulipe s’envola et se mit dans de rares cas à dépasser même les prix de maisons. On évoque encore souvent cet épisode étrange pour soutenir la thèse selon laquelle un marché libre pourrait former spontanément des bulles spéculatives, comme ça, sans raison particulière.

Sauf que des raisons particulières à cet épisode, il y en a, et de solides. Voyons cela d’un peu plus près…

Au tournant du XVIIème siècle, les Pays-Bas étaient en guerre contre l’Espagne pour leur indépendance (l’Espagne est catholique, les Hollandais calvinistes).

Partout en Europe, les pièces de monnaie en or et en argent étaient frappées par les princes et rois sous leur contrôle strict… sauf à Amsterdam, où l’on pratiquait le « libre monnayage » depuis 1555: vous ameniez votre or ou votre argent, et l’atelier de frappe en faisait des pièces toutes neuves gratuitement ou pour un prix ridicule. Puisque les autres souverains faisaient alors payer très cher ce type de transformation, la Hollande devint un aspirateur à métaux précieux (ce qui l’aida à devenir la plaque tournante du commerce européen). Mais comme les pièces des autres pays étaient sérieusement trafiquées (limées ou même carrément poinçonnées pour en enlever de la masse et faire, par exemple, de 100 pièces de 4,2 grammes, 110 pièces de 3,8 grammes) mais que leur valeur faciale était la même, très rapidement la Hollande devint aussi un aspirateur à devises étrangères.

Pourquoi ? Simplement parce que quand votre pièce de 4,2 grammes vaut officiellement autant que celle de 3,8 venue d’ailleurs, vous avez intérêt à garder la grosse et échanger la petite contre n’importe quelle marchandise (Loi de Gresham: la mauvaise monnaie chasse la bonne). C’est ainsi que le métal arrivait en masse à Amsterdam, se faisait convertir en pièces, puis que des pièces étrangères venaient prendre leur place via le commerce florissant. Les pièces neuves et « bien pleines » issues du libre monnayage ne restaient donc pas longtemps disponibles, elles repartaient aussi sec à l’étranger (mouvement inverse de l’afflux de devises limées) pour être refondues et éventuellement refrappées. Les souverains des états voisins ne s’en privaient pas, à commencer par Charles Quint.

Ces phénomènes coûtèrent aux Hollandais environ 9% de leur masse monétaire totale. Ouch ! Ils prirent donc en 1609, lors de la signature de l’armistice de 12 ans avec l’Espagne qui reconnaissait la République Hollandaise, des mesures radicales: l’instauration d’une banque centrale, la Banque d’Amsterdam, transformant de force toutes ces devises pourries en comptes de dépôts… à la valeur métallique et non faciale. L’étalon argent+or était, de fait, rétabli d’office, et toutes les transactions de 600 guilders ou plus dans le pays devaient se faire dans la monnaie bancaire (certificats de dépôt) de ce système. Au passage, la Banque d’Amsterdam appliquait un taux de 5% tous les 6 mois sur ces dépôts, témoin de la haute valeur de ce système de garantie bancaire (et surtout de sa rentabilité toute monopolistique pour Amsterdam). L’aspirateur à devises étrangères avait été stoppé.

L’aspirateur à métaux précieux demeurait, cependant: l’or et surtout l’argent venu des Indes (Antilles et Amérique, en fait, mais aussi Japon) en quantité proprement massive de centaines de tonnes chaque année (avec aussi l’aide du procédé d’amalgame au mercure inventé au milieu du XVIème siècle) dévalua ces métaux et donc la monnaie avec. Dans la seule période 1628-1641 les prises de navires portugais et espagnols par la flotte hollandaise rapportèrent 56311 tonnes d’argent, le métal de base de la monnaie hollandaise (le ducat). Dans la seule année 1636, les réserves de la Banque d’Amsterdam explosèrent de 42% ! Les prix de tout s’envolèrent (multipliés par trois, quatre, et plus encore) sur cette période, car le métal était échangé surtout localement puisque l’aspirateur à devises étrangères ne marchait plus et ne fournissait donc plus de bonne raison de l’exporter tel quel. Cette inflation engendra à Amsterdam de nombreuses bulles spéculatives dont on retrouve les traces dès 1631. La « folie des tulipes » fut simplement la plus mémorable et la mieux organisée d’entre toutes ces bulles: le marché aux tulipes fonctionnait rapidement et efficacement, il y avait de nombreux clubs d’échange, et en 1636 apparut même un marché de dérivés où s’échangeaient des tulipes futures. En 1637, l’état hollandais tenta de mettre un terme à l’envolée des prix sur ce marché de dérivés en annulant légalement tous les contrats de vente (ce qui ressemble fort à l’interdiction de la vente à découvert d’il y a quelques semaines), en vain.

L’attractivité d’une monnaie plus solide que ses concurrentes, le déversement d’une quantité effarante de métal précieux à la faveur d’une guerre et d’une invention technique sur fond de découverte de « l’Eldorado », transformé en excès de monnaie à travers la pratique du libre monnayage, excès ensuite poussé à s’échanger sur les marchés locaux (comme celui des tulipes) faute d’échange intéressant contre des devises « moins pleines »: ce sont là les causes très particulières d’une bulle spéculative mémorable.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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