La fierté du clou

Ah, la Quête du Sens ! C’est bien un des ressorts les plus fondamentaux de l’être humain. Enfermez-en un dans une boîte en béton pendant quelques jours, parfaitement isolé du reste de son environnement, et il se mettra tout seul à établir les raisons, déraisons et autres causes fantaisistes qui expliquent pourquoi il est coincé là. Attendez juste le temps qu’il faut et il sera prêt à confesser tous les péchés dont il s’imagine purger la peine.

Et figurez-vous qu’il finira même par être heureux de cette situation ! C’est là l’essence de la perversion humaine: cette capacité à phagocyter, digérer, absorber jusqu’à faire soi tous les accidents du destin, se construire et se définir comme appartenant à ce qui nous est extérieur et, dans les faits, parfaitement indifférent. L’expérience le changera, évidemment, mais il n’en sera qu’un peu plus humain et croyez bien qu’une fois sorti il n’envisagera même pas, si c’était à refaire, de refuser.

Par contre, détruisez ses illusions, prouvez-lui que non, il n’y a aucune raison particulière, rien qui dépende directement ou même indirectement de lui, à son enfermement, annihilez le sens, et il en sera inimaginablement malheureux. Sauf peut-être si c’est un Discordien capable d’apprécier le non-sens – et encore.

Drôle d’animal que ce primate domestique et partiellement amphibie, homo sapiens. Cet élan naturel du « pourquoi » s’exprime aussi dans ses rapports aux autres humains: séparé des siens, il se met à les voir jusque dans le plus inanimé des objets, auxquels il prête alors intentions et sentiments (et se met à leur parler ou leur donner à manger) ; envahi et débordé par eux, il ne les voit plus comme tels mais comme des objets, des sortes d’interfaces vers une entité plus vaste et plus importante – tellement plus importante et « vraie » qu’il n’a dès lors plus aucun mal à sacrifier ces premiers à cette dernière. Une sorte de super-humain, de Shin-Ningen, de Hive God, qui serait la « véritable » cause et source du comportement de ceux qui l’entourent et le seul juge de leurs actes à tous.

Voilà à quoi je pense quand je lis l’étude du professeur Daniel Klein, de l’Université de Santa Clara (Californie), qui décortique l’amour déraisonnablement passionné que portent les gens normaux à leur gouvernement – je remercie Faré d’avoir mentionné ce papier. On y lit que l’engouement invraisemblable de fanatisme, cette Romance Populaire, qu’on peut observer chez les supporters de tel ou tel candidat à quelque élection ou dans l’attachement passionnel voire fusionnel de certains avec des institutions impersonnelles, vient de ce que l’être humain ne peut s’empêcher de vouloir, désespérément autant que déraisonnablement, se sentir « membre d’un tout qui le dépasse ». Si vous voulez un bon exemple français de ce phénomène de désir de coordination des sentiments, voyez la finale de la Coupe du Monde de Football de 1998.

Désirable aliénation ! L’être humain adore être coincé, du moment qu’il peut en toute confiance considérer son enfermement comme véritablement inéluctable: aussi vrai que certains trouvent un plaisir unilatéral à se sentir « ensemble », ils sacrifieront bien assez de choses pour s’imposer n’importe quel système de « vivrensemble », à commencer par leur propre possibilité d’en sortir.

Voilà pourquoi le gouvernement, au sens d’une appartenance forcée de tous à un groupe donné, accompagnée de devoirs sociaux, est une conséquence inexorable des instincts de l’homme: un désir de reconnaissance dans l’autre, mêlé à la capacité à s’auto-tromper sur son propre bonheur, qui le poussent à apprécier en toute fausseté d’être un élément du tout. A défaut d’obtenir cette reconnaissance par lui-même, il s’enorgueillit d’autant plus de se satisfaire de celle, si abusive soit elle dans les faits, qu’il ne l’a pas choisie. Par sa tendance naturelle à glorifier ce qui l’afflige inéluctablement, sa servitude se transmue en lien social à chérir.

Et comme l’état-nation est un point focal de cette tendance, il concentre ces faveurs avec un avantage certain sur toutes les alternatives: étant unique il peut signaler (ou signifier) une appartenance commune avec plus d’efficacité que tout autre « club ». Même si cela diminue sa propre importance, le clou est d’autant plus fier de participer à la construction d’une charpente plus grande si ça peut le faire se sentir lié à plus de monde. Voilà pourquoi l’être humain ordinaire aime son gouvernement, et lui dit « force-moi à faire partie de l’ensemble ; donne un sens, n’importe lequel, à ma vie, et je m’en satisferai malgré moi ; fais-moi sentir que je fais partie de quelque chose de grand ou de surhumain ». Voilà pourquoi le concept de « nation » a connu un tel essort de popularité dès son invention à la fin du XIXème siècle, succès qui ne se dément pas aujourd’hui.

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

3 Responses to La fierté du clou

  1. Meuh² dit :

    Damned! Et moi qui pensait que le sens de la vie c’était « to try and be nice to people, avoid eating fat, read a good book every now and then, get some walking in, and try and live together in peace and harmony with people of all creeds and nations », je cours m’inscrire à la CGT et réclamer une carte des différents partis (bah oui comme ça j’aurai forcément bon quoi qu’il arrive)!

  2. jesrad dit :

    Effectivement, c’est bien dommage que l’écrasante majorité des êtres humains sur cette planète (je ne peux pas parler pour ceux des autres astres) ne connaissent pas les Monthy Python.

    Note bien que la satisfaction de la Romance Populaire est un bonheur synthétique, trompeur, comme l’explique si bien Dan Gilbert. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut négliger son attractivité…

  3. jesrad dit :

    Aujourd’hui, 11 janvier 2015, en réponse aux attentats ayant coûté leur vie à une grosse quinzaine d’innocents, Clous et Marteaux défilent ensemble pour se rassurer mutuellement. Dictateurs qui censurent et genticitoyens qui n’ont aucun problème à faire réglementer la liberté d’expression du moment que ça ne dérange pas leur pensée unique marchent ensemble en salissant la mémoire des dessinateurs de Charlie Hebdo, en tout opportunisme pour les premiers, en toute inconscience pour les seconds.

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