Prisonniers partout – partie 10

Luc avança jusqu’à une dizaine de mètres des personnes qui lui étaient visibles, puis actionna à nouveau son appareil, et un nouveau pan de la foule s’évanouit dans l’air devant lui. Il progressa ainsi par étapes jusqu’aux grilles du palais, et n’eut qu’à attendre quelques secondes pour que celles-ci s’évaporent à leur tour lorsque l’un ou l’autre des gardiens qu’il avait isolés dans un univers parallèle du sien les maneuvra pour laisser entrer ou sortir quelque personnalité autorisée. Il lui restait six minutes. C’était tellement facile – il se dit qu’en fin de compte il aurait plus de mal à trouver la bonne salle qu’à déjouer les mesures de sécurité !

Legoffe fut introduit dans le grand salon à la décoration extrêmement riche, où patientaient les journalistes les plus célèbres du pays et les membres les plus éminents de l’administration. Le ministre de l’intérieur bondit vers lui, l’attrapa par le bras – en serrant fort – et à travers un sourire plaqué sur le visage lui glissa d’une voix aigre juste assez basse pour qu’il soit le seul à l’entendre:
– Vous ! Dites-moi ce qui se passe. La moitié du personnel du palais a été priée de sortir, les entrées et sorties sont interdites sauf au personnel autorisé, et maintenant on équipe la presse avec vos appareils sous un faux prétexte ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Le terroriste est ici, et nous allons lui tendre un piège. Comme vous le savez, l’allocution de notre président va être suivie par beaucoup de monde dans le pays. C’est d’ailleurs probablement là-dessus que compte notre gars. Dès que nous l’aurons coincé, je transmettrai un signal d’isolation entre lui et nous, qui sera aussi encodé dans l’émission télévisée et diffusé par contact direct à travers le système national de distribution d’eau. Comme ça il sera définitivement mis hors d’état de nuire: il se retrouvera coupé de pratiquement toute la population du pays.
– Ce serait plus facile et plus sûr de l’abattre.
– Plus facile, oui, mais impossible à dissimuler. On ne pourrait pas étouffer l’affaire. En utilisant son invention contre lui on évite toutes ces difficultés.
– Mais votre plan m’a quand même l’air très risqué. Vous êtes sûr que vous parviendrez à l’épingler ?
– Certain. Il n’a plus que… trois minutes pour intervenir, et il devra forcément le faire juste devant les caméras. Autrement dit, nous savons exactement où et quand lui tomber dessus.
– Je vois que vous avez soigneusement conçu cette opération. Nous aurions besoin de gens comme vous dans nos services spéciaux, vous savez.
– Je serai ravi d’en discuter avec vous quand ce sera fini, mais le temps presse. Si vous voulez bien m’excuser…
Il s’éloigna vers le second salon, transformé pour l’occasion en studio. Les câbles de transmission et d’alimentation traînaient partout, et il reconnut les gros bras de Lesuaire, qui occupaient les coins de la pièce non couverts par les caméras. Leur présence ne présageait rien de bon. Un subit accès de panique l’envahit – et si le directeur soupçonnait quelque chose ? Non, ses hommes ne porteraient pas leur récepteur radio si c’était le cas. Il tâcha de se maîtriser et s’assit dans l’espèce de cabine camouflée qu’il avait fait installer la veille: à l’intérieur, il serait protégé de tout signal d’isolation et pourrait observer la pièce à travers un petit écran relié à une petite caméra à très grand angle.

Luc déclenchait la machine avant de passer chaque porte, pour être sûr de ne croiser personne. Il restait à peine deux minutes avant l’allocution, trouver la bonne salle en s’aidant uniquement du matériel visible sur place l’avait passablement retardé. Il finit par repérer les caméras, banques de données, systèmes de prises de son et d’éclairage, ainsi que la tribune d’où s’exprimerait le détenu-en-chef. Il s’approcha, et installa sur le devant de l’imposant bureau décoré où trônait un micro le grand écriteau qu’il avait préparé: tous ceux qui étaient sur place seraient incapables de le voir ou de l’enlever de là, mais aucun des spectateurs ne pourrait manquer de le voir – et de le lire.

– Ne bouge plus !

La voix sortait d’un haut-parleur derrière lui. Il la reconnaissait, elle appartenait à ce scientifique ambitieux qu’il avait roulé au commissariat, il y a plusieurs jours. Il se retourna tranquillement: il n’y avait personne d’autre dans la pièce. Dans le doute il actionna encore son appareil, puis débrancha les écouteurs pour le passer sur signal visuel, et l’actionna à nouveau.

– N’essaie même pas. Comme tu peux constater j’ai trouvé un moyen de me protéger de ton bidule. Tu aurais dû l’anticiper, toi qui est si malin. Tu devrais pourtant savoir qu’avec des précautions on peut interagir avec quelque chose sans provoquer la décohérence, sans perdre la superposition d’états. Maintenant c’est moi qui ai l’avantage technique. Pose ton appareil par ici, et recule.
– Je refuse.
– Dans ce cas je vais t’isoler du pays tout entier. J’en ai les moyens: je peux transmettre un signal d’isolement à travers le système télévisé et le circuit de distribution d’eau. Alors si tu ne veux pas te retrouver banni, séparé de tous ceux que tu connais à tout jamais, fais ce que je te dis.
Luc réalisa que l’autre avait raison: même si son appareil l’empêchait de le forcer à quoi que ce soit, il pouvait s’en servir pour garder toute la population des détenus en otage contre lui, sa propre famille incluse. Il n’avait pas le choix. Il posa son engin près de l’espèce de grande boîte d’où semblait venir la voix, et revint à côté de la tribune hors du champ des caméras. Les micros !
– Je suppose que notre cher président, les journalistes, et tous leurs gardes, qui sont sûrement ici-même en train de commencer le discours et l’interview en parallèle de moi, doivent se demander à qui tu parles, pas vrai ?
– Eux ?
Dans le haut-parleur la voix éclata d’un rire sinistre et prolongé. Luc craignait d’en comprendre la raison.
– Mais ils sont déjà bannis, tous autant qu’ils sont ! Dès que je suis entré dans cette pièce j’ai transmis le signal à chacun d’entre eux, à travers les radios qu’ils ont si stupidement acceptés de porter sur mes instructions ! Ils vivront désormais séparés du peuple qu’ils prétendaient gouverner. Qu’ils se débrouillent par eux-même, pour voir ! Et dans quelques instants, quand je t’aurai définitivement exilé, il ne restera plus que moi dans cet univers à avoir le pouvoir de supprimer de l’existence tous ceux qui me font obstacle, d’un simple geste. Et tout ça grâce à toi, tu m’as servi ça sur un plateau !

Le côté de la boîte s’ouvrit. Luc reconnut sans mal le scientifique maigre aux cheveux mi-long et bouc, petites lunettes métalliques sur le nez fin. Il avait la même expression d’absolue confiance en lui que la première fois, le rictus de victorie en plus. Il pointait sur Luc une arme. Son regard dériva vers la tribune, son rictus se mua en grimace crispée quand il distingua pour la première fois clairement l’écriteau posé sur le bureau, et ce qui y était écrit. Il poussa un cri de rage et tira dans l’écriteau, qui tomba en glissant sur le sol derrière. Le visage toujours déformé par la colère, il saisit l’appareil de Luc sur le sol.
– Tu vas me payer ça !
Luc se jeta derrière le bureau tandis que deux balles venaient percer le mur du fond de la pièce. Il saisit l’arme du policier, qu’il avait gardée avec lui dissimulée sous ses vêtements, l’arma, et mit en joue Legoffe alors qu’il contournait le bureau le long des murs de la salle. Le scientifique afficha d’abord sa surprise, puis avec une assurance mauvaise aligna son propre pistolet vers Luc.
– Tu ne tireras pas. Un révolutionnaire de pacotille comme toi, incapable d’exploiter au maximum sa supériorité technique pour se débarrasser de ses ennemis, est condamné à être doublé par ceux qui peuvent vraiment changer l’ordre établi, par ceux qui sont à la hauteur, ceux qui n’ont pas peur de foncer et frapper. Toutes les histoires de toutes les révolutions le prouvent.
C’est alors que la voix de Régis Lesuaire se fit entendre haut et fort:
– Et ceux qui tournent le dos à leur ennemi en croyant s’en être débarrassé, qu’est-ce qui leur arrive, dans vos histoires ?
Le directeur de cabinet du Ministère de l’Intérieur passa la porte de la salle la plus éloignée, un pistolet du même modèle que celui de Legoffe à la main, braqué droit vers le scientifique. Il avait le regard glacé de détermination.
– Je savais que vous trafiquiez quelque chose. Je ne vous ai jamais fait confiance, et j’ai flanqué ce récepteur radio dans le fond d’un tiroir dès que je l’ai reçu. J’ai entendu votre monologue de tout à l’heure. Maintenant que vous avez fait toute la sale besogne, il ne me reste plus qu’à vous éliminer tous les deux et à ramasser les morceaux pour mon propre compte.
Luc, tordu d’angoisse, ne savait plus s’il devait tenir en joue Legoffe ou Lesuaire, et passait de l’un à l’autre nerveusement. Le scientifique, lui, s’était reporté sans hésiter vers le nouveau-venu, qu’il considérait donc comme la plus grande menace, mais lançait des regards inquiets vers Luc. Toujours partiellement à l’abri du bureau, celui-ci brassait dans sa tête, sous l’effet de la panique, les probabilités et les stratégies possibles. Dans un duel à la mexicaine, l’avant-dernier plus mauvais tireur a intérêt à tirer sur le meilleur tireur et à manquer sa cible – mais qu’est-ce qu’on fait quand on est le plus mauvais tireur ? Le scientifique suait de terreur. Le politicien, froid et concentré, n’accordait qu’une attention minimale à Luc. Finalement, ce dernier pressa la détente de son arme le premier – et manqua. Le recul délogea le pistolet de sa main et il plongea en criant sous le bureau pendant que les deux autres tiraient, et tiraient encore.

Le vacarme s’éteignit aussi vite qu’il avait commencé. Après quelques secondes, Luc sortit timidement la tête de sous le bureau. Lesuaire gisait à plat ventre, tandis que Legoffe, blême et assis par terre les jambes écartées, regardait d’un air incrédule sa main pleine de son propre sang qui s’écoulait de trois impacts en pleine poitrine. Il s’affala sur lui-même dans un soupir avant de se renverser en arrière, le regard fixe et creux pointé vers le plafond peint de la pièce. L’appareil sphérique tomba de sa main et roula un bref instant sur l’élégant parquet ciré.

Luc réalisa que les caméras tournaient toujours. Isolés du reste de la population, tous ceux qui se trouvaient encore dans le palais à part lui ignoraient que personne, à l’extérieur, ne pouvait les voir à la télé, et qu’ils parlaient dans le vide. Par contre, le public avait pu observer et entendre toute la scène de fusillade en direct, car ni lui, ni aucun des deux autres n’avaient été isolés du reste de la population. Il ramassa l’écriteau percé et le replaça sur le bureau. S’efforçant de respirer calmement pour ventiler la panique hors de lui, il récapitula mentalement sa situation et les évènements récents jusqu’à former une idée claire de ce qu’il lui fallait dire aux millions de détenus qui le regardaient, confus, en attente d’une explication.

Le plus dur, c’était de commencer.

[Fin]

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

2 Responses to Prisonniers partout – partie 10

  1. BastOoN says:

    Bravo !

    Je sais pas pourquoi, ça m’a fait penser à Barjavel.

    Qu’y avait-il écrit sur l’écriteau du coup ? : le site web à aller consulter ; « Ne cede malis » ; « Débrouillez-vous » ; « Vous allez vous aimer les uns les autres, bordel de merde !? » ; « le plus dur, c’est de commencer » ???

  2. jesrad says:

    L’écriteau indiquait comment télécharger les plans de diverses façons toutes impossibles à empêcher (P2P et autres), et pourquoi.

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