Prisonniers partout – partie 9

Les choses allaient mal pour Régis Lesuaire, directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur que l’appétit avait poussé à se compromettre dans une opération qui s’était avérée trop sensible pour lui. Le rapport de son équipe d’intervention ne présageait rien de bon: à présent sa cible était armée et très probablement disposée à tuer pour se défendre. Il lui fallait prendre toutes les dispositions possibles pour empêcher cet échec de l’éclabousser, ce qui impliquait de terminer le travail une bonne fois pour toutes, et vite. Régler les conséquences de la mort du policier venait immédiatement après. Ou alors… Une idée germa dans sa tête. Il y avait bien un moyen très simple qui pourrait à la fois l’affranchir de toute responsabilité dans l’erreur de cible, et accélerer les recherches du terroriste. Ou plutôt, pensa-t-il avec un sourire malsain, de l’assassin. Il prit les rapports de ses hommes, un bloc-notes, un crayon, et entreprit de préparer une nouvelle version des évènements destinée aux supérieurs du policier abattu par erreur. En s’appliquant un minimum, il ne devrait avoir aucun mal à rendre celle-ci motivante: sélectionner les faits, les mettre dans l’ordre qu’il faut, en masquer d’autres, avec juste ce qu’il faut de sécheresse et d’ellipse pour que le lecteur arrive à la conclusion et le ressentiment qu’il souhaitait. Il n’aurait peut-être même pas besoin de mentir.

Les choses allaient mal aussi pour Luc, désormais loin de sa cachette, errant seul dans la pénombre du soir, dissimulant un pistolet chargé et chassé de la maison de ses parents par les gardiens de la prison, à cours d’argent et n’ayant nulle part où passer la nuit. En plus, il était désormais très clair que l’administration carcérale avait l’intention de l’abattre sans sommation. Au moins, son appareil fonctionnait à la perfection et pouvait le protéger avec une efficacité absolue tant qu’il restait prudent. Pour le moment, il courait dans une allée piétonne qui l’amenait loin du domicile de sa famille. Le chemin passait entre une avenue et des courts de tennis, inoccupés à cette heure tardive, et le menait vers un centre commercial et une gare. Il lui fallait une stratégie pour compléter son projet d’évasion. Il passa en revue ses objectifs: confier au maximum de détenus un appareil individuel du même type que celui qu’il avait en main, et personnellement s’isoler des gardiens. Pour atteindre le premier, il faudrait qu’il paralyse d’une manière ou d’une autre l’administration le temps de diffuser les plans ou de parvenir à faire fabriquer et distribuer des milliers d’appareils. Et la meilleure façon de les paralyser… Luc jeta un coup d’œil à la boule électronique dans sa main, et prit la direction de la gare. En réfléchissant un minimum, il ne devrait avoir aucun mal à trouver une solution.

– …et c’est pour ça, monsieur le ministre, que vous, vos proches et tous vos collaborateurs devriez garder ces appareils sur vous en permanence. Sauf lorsque vous utilisez un robinet: il pourrait y avoir un contact électrique désagréable.
– Je m’étonne quand même que Régis ne se soit pas chargé lui-même de me tenir au courant de toute cette affaire.
– Il doit avoir ses propres raisons, j’imagine.
– Oh, je doute que vous puissiez imaginer ses raisons. Moi-même j’ai parfois du mal à le cerner.
– Bien sûr, monsieur le ministre.
Tout allait comme sur des roulettes pour Legoffe. Ses radios modifiés pour transmettre le signal d’isolation étaient distribuées avec leurs instructions, et il n’avait aucun doute sur la suite des évènements: Luc essaierait forcément de se servir de son appareil pour provoquer une crise dans l’appareil administratif, et c’est là qu’il interviendrait.

Luc se rendit dans la capitale en train. La densité urbaine plus élevée là-bas lui permit de retirer de l’argent sans se faire prendre: même si les matons surveillaient sa carte bancaire, il se fondit dans le tumulte nocturne habituel de la ville avant qu’ils aient pu faire quoi que ce soit. Il trouva un hôtel et, une fois installé, réfléchit à de possibles façons de détourner l’attention de l’administration. En parcourant les journaux mis à disposition dans le hall de l’hôtel, il se rappela soudain que la prison fêtait l’un de ses anniversaires le lendemain: plusieurs branches du service d’ordre de l’institution carcérale défileraient pour montrer leur indéniable supériorité matérielle, et les plus hauts membres de l’administration se rappelleraient au bon souvenir des détenus. Ça lui était complètement sorti de la tête au cours de l’éprouvante semaine qu’il avait traversée. Cette célébration de l’enfermement collectif pourrait bien être l’occasion dont il avait besoin.

Il commença par dormir afin d’avoir l’esprit clair et dispos. Puis, il songea aux différentes façons de tourner les évènements à son avantage, et se rendit dans un point d’accès public au réseau d’information pour commencer les préparatifs. Par chance pour lui il y avait moins de matons dans les rues que d’habitude – ils devaient avoir été redéployés, suivant les priorités bien établies de leur service: d’abord assurer le bon fonctionnement et l’intégrité de l’institution, ensuite faire appliquer le règlement de la prison, et enfin seulement protéger les détenus des plus dangereux d’entre eux. Il lui fallut l’essentiel de la journée pour classer, retoucher et transférer une copie des plans de son appareil sur plusieurs des systèmes les plus courants d’échanges de fichiers, accompagnés d’instructions détaillant aussi clairement que possible les capacités et les limites de l’engin. Après réflexion et à la dernière minute, il y ajouta un texte dans lequel il expliquait ses actions et justifiait sa décision de diffuser ces plans, auquel il ne put s’empêcher de trouver un air de testament qui lui laissa une impression sinistre.

L’heure de l’allocution traditionnelle aux détenus approchait. Le café d’où il se connectait n’était pas loin du palais du chef de l’administration carcérale, mais il dût quand même courir à travers un quartier empli de boutiques de luxe. À peine eut-il passé le coin de l’avenue qui passait juste devant le bâtiment, quelques centaines de mètres plus loin, qu’il manqua de se cogner contre une barrière. Les hommes en uniforme et armés filtraient les véhicules et les passants. Essouflé, il fit marche arrière sur une douzaine de mètres pour ne pas trop attirer l’attention sur lui, sortit de sa poche une paire d’écouteurs, qu’il glissa dans ses oreilles puis brancha sur l’appareil: ainsi il pourrait transmettre le signal sous forme sonore. S’il utilisait le signal visuel, seuls ceux qui étaient tournés vers lui seraient affectés et donc ne manqueraient pas de s’apercevoir de son soudain évanouissement, alors qu’avec le son il pourrait attendre un moment où personne ne regardait vers lui. Un coup d’œil à sa montre: il avait encore une dizaine de minutes pour arriver jusqu’au salon où aurait lieu l’intervention télévisée.

– C’est le type de l’avis de recherche ?
– On dirait bien. Chope-le !
Trop tard pour faire preuve de discrétion. Tant pis. Luc actionna l’appareil alors que les passants autour de lui le dévisageaient et que plusieurs des gardiens le chargeaient. La rue se vida d’un coup. Il n’y eut soudain plus personne ni aucun véhicule dans un rayon d’une cinquantaine de mètres. Conscient que les « évaporés » étaient toujours présents pour tous les autres et qu’il pouvait se servir d’eux comme écran pour se cacher, il sauta la barrière malgré ses jambes douloureuses et courut vers le palais.

– Monsieur le directeur, nous avons un problème de sécurité au palais présidentiel. L’homme dont vous nous avez donné le signalement a été repéré à l’extérieur, mais se serait rendu invisible.
– Il semble que vous aviez raison, Legoffe, il est venu. J’espère que tout est en place pour l’accueillir.
– Oh, oui, croyez-moi, tout est prêt.
Mais peut-être pas comme vous l’imaginez. Le scientifique pris congé du directeur de cabinet pour se rendre au palais au plus vite et superviser l’opération qu’il avait longuement planifié ces derniers jours. Dès qu’il fut hors de vue, Régis Lesuaire appela son équipe d’intervention, qui était déjà sur place.
– C’est Régis. La cible est dans la place, ou sur le point d’y entrer. Evacuez tous ceux qui ne sont pas équipés d’une radio spéciale, sauf les journalistes. Et gardez un oeil en permanence sur notre ami le scientifique, il devrait arriver d’ici trois minutes. S’il fait quoi que ce soit qui dévie du plan qu’il vous a donné, coffrez-le. Moi, je serai là dans cinq à dix minutes.

[à suivre]

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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