Prisonniers partout – partie 8

Luc vérifia la charge des batteries en approchant de la maison. Il avait vécu là avec ses parents et sa jeune soeur pendant presque vingt ans, avant de partir s’installer dans ce qui constituait plus un laboratoire qu’un appartement. Il faisait quasiment nuit: c’était la première fois qu’il sortait de sa cachette depuis qu’il avait trouvé refuge chez Serge, et il s’était dit que l’obscurité l’aiderait à passer à travers l’inévitable surcroît de surveillance dans les environs. But de l’expédition: obtenir des informations, peut-être aussi en donner.

Erwan était fier d’être policier. Les sentiments de loyauté et d’adéquation qu’il ressentait à accomplir sa mission lui réchauffaient les tripes, comme chaque fois que son chef le félicitait, ou comme quand il voyait dans les yeux des enfants qu’il croisait dans la rue, marchant dans son uniforme impeccable, un mélange de crainte et d’admiration. Il était heureux de faire partie d’un groupe soudé d’hommes et de femmes (mais surtout d’hommes) partageant des objectifs communs. Cette appartenance lui donnait une place, un rôle bien déterminé ; ce rôle lui donnait des certitudes ; ces certitudes appaisaient ses doutes et le rassuraient – et Dieu sait qu’il avait besoin d’être rassuré, au plus profond de lui-même et depuis un très jeune âge. « Pourquoi » était un ennemi intime, une pensée étrangère qu’il avait toujours associée à l’inadéquation, à l’inconnu – le doute effrayant – et repoussée systématiquement jusqu’à l’exciser de sa psyché. Il ne se laissa donc pas aller au moindre doute ni à la moindre hésitation lorsqu’il saisit sa radio pour signaler le suspect que ses supérieurs lui avaient décrit, sitôt qu’il l’aperçut traversant la rue où il se tenait en planque.

Luc frappa à la porte. Comme il n’y avait pas de réaction, il essaya la sonnette. Après plusieurs secondes d’attente, il fit le tour du coin de la maison et jeta un coup d’œil: il ne semblait y avoir personne. À contrecœur il sortit de sa poche sa copie de la clé, déverrouilla la porte, et entra. À défaut de voir ses parents il pouvait toujours leur laisser un message ou trouver un indice pour les retrouver. À aucun moment il ne remarqua le maton en tenue de détenu qui contournait lui aussi la maison, pour le suivre à l’intérieur en passant par derrière.

– Monsieur le directeur, nous avons localisé la cible. Il est dans la maison de ses parents et nous avons un agent sur place pour le suivre dès qu’il en partira. Cela devrait nous mener à sa cachette actuelle.
– Il n’est pas question de perdre plus de temps, et je ne vois pas l’intérêt de trouver sa planque: ce type est tout seul. Il n’y a pas de complices actifs, de réseau ou d’organisation à démanteler. Envoyez l’équipe d’intervention, ceux que vous avez briefé spécialement. Dites-leur de neutraliser la cible sans lui laisser le temps de se servir de son appareil, exactement comme pour un terroriste équipé d’une bombe – qu’ils tirent à vue. Et qu’ils ramènent son engin ici dès qu’ils auront fini.
– Est-ce que je dois prévenir notre scientifique pour qu’il tienne son équipe prête ?
– Non ! Cette opération doit rester strictement confidentielle. Pas un mot aux scientifiques, ni aux militaires, ni au Ministre pour l’instant. Est-ce que c’est bien compris ?
– Bien, monsieur le directeur.

Luc fit le tour des chambres, sans trouver de traces ni d’indices utiles. Il y avait des provisions fraîches et périssables dans le frigo, donc un séjour en vacances était exclu, et il aurait été prévenu de toute façon. Il alluma l’ordinateur familial, espérant que des emails récents ou des historiques de navigation puissent le mettre sur la bonne piste. Il avait à peine commencé à farfouiller dans les fichiers qu’il entendit un bruit suspect venant probablement du cellier, à l’autre bout de la maison.

N’ayant pas pu trouver d’autres voies pour entrer, Erwan avait fracturé une porte donnant sur le jardin et menant au garage, derrière la maison. L’arme à la main et prête à servir, il entreprit d’avancer à pas glissés dans l’obscurité, l’œil ouvert et l’oreille tendue. Le central lui avait donné pour instruction, après qu’il ait signalé la présence du type recherché, de le suivre s’il bougeait. Il avait donc pris l’initiative d’interpréter plutôt librement cet ordre. L’expérience lui avait appris que plus un suspect intéressait les chefs de ses chefs, plus ce genre de zèle était susceptible de payer. Sans aucune connaissance de la topologie des lieux, il progressait très lentement, à l’affût du moindre bruit ou mouvement.

Les agents se déployèrent avec une efficacité trahissant un long entraînement, courant à couvert le long des murs de la maison. En formation au niveau de la porte d’entrée, la première moitié de l’équipe se prépara à l’enfoncer pour intervenir au moindre imprévu. Il ne leur fallut pas attendre plus de quelques secondes: alors qu’ils attendaient que l’autre moitié de la troupe, derrière la maison, signale sa mise en place, un grand bruit de verre brisé éclata. Le chef d’équipe fit signe, deux hommes enfoncèrent la porte avec un bélier, les autres chargèrent à l’intérieur l’arme braquée.

Erwan n’eut guère que le temps de se retourner, son pistolet à la main, avant de s’effondrer au milieu des morceaux du vase qu’il venait de renverser. Une fois allongé par terre, il entreprit de saigner abondamment sur le carrelage.

Luc était dans l’escalier quand les coups de feu claquèrent. Il maintint activé son appareil, le tenant levé devant lui, et hâta le pas. De vagues silhouettes sombres, massives et armées apparaissaient fugacement dans le passage avant de s’évanouir sous l’effet du signal. L’inconnu criblé d’impacts de balles qui gisait dans le salon ne disparut pas, lui. Luc réalisa avec effroi que quelqu’un, quelque part, avait décidé d’augmenter les mises au delà du raisonnable – et avait souillé au passage la maison où il avait passé son enfance… Qui que ce soit, il n’était pas question de le décevoir. Il s’approcha du cadavre et ramassa le pistolet.

[à suivre]

Publicités

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :