Prisonniers partout – partie 7

Cela faisait trois jours que Luc avait échappé si étrangement au service d’ordre de la prison. Trois jours qu’il avait mis à profit pour réparer, miniaturiser, compléter et améliorer son appareil. Malheureusement, il n’avait pas réussi à joindre sa famille et ignorait ce qui lui était arrivé. Tout ce qu’il pouvait désormais faire, c’était avancer son projet aussi vite que possible. Avec les outils à sa disposition, il avait sensiblement miniaturisé son appareil, qui tenait à présent dans une boîte sphérique de chewing-gums, reliée à une batterie d’ordinateur portable pour l’alimentation. Le signal d’isolement n’était plus transmis par contact, mais sous forme visuelle à l’aide de quelques LEDs qui dépassaient sur les côtés de la boule. Comme ça il suffirait que l’appareil soit dans le champ de vision de la cible pour fonctionner, au lieu de devoir entrer en contact direct. Cerise sur le gâteau, chaque nouvelle utilisation se faisait à l’aide d’un signal différent, stocké en mémoire et associé à une photographie prise lors du déclenchement (cette fois-ci il était parti d’un appareil photo numérique) – en supprimant la photo associée, il pouvait arrêter l’effet de ce signal, sélectivement.

– Le signal peut prendre n’importe quelle forme, la seule condition nécessaire c’est d’être perceptible par la conscience individuelle visée.
– Et donc ? fit l’assistant maigrelet assigné d’office à Legoffe, sans le moindre intérêt pour la réponse.
– Et donc on peut transmettre ce signal, par radio par exemple. Et annuler l’effet d’isolement en superposant les deux signaux opposés produits par le dispositif.
– On peut pas simplement inverser le signal pour l’annuler ?
– Si on dispose du motif qui sert de source, et qui dépend de la configuration physique du résonateur, oui, mais il faudrait avoir ce résonateur et donc le dispositif lui-même sous la main pour faire ça.
Il se glissa sous le volumineux générateur pour connecter les câbles d’alimentation avec enthousiasme. L’assistant, imperturbable, renifla bruyamment.
– Alors pourquoi on construit un autre dispositif ?
– S’il-vous-plaît, arrêtez de poser des questions idiotes et allez me chercher un câble coaxial d’au moins six mètres.
En insistant pour se charger personnellement de tout l’aspect technique de l’opération, Legoffe s’était fait au moins deux ennemis au sein de l’administration: celui qui aurait pu prendre sa place (et récolter toute la gloire) sur faveur de l’un des bureaucrates chargés de l’affaire ; et le bureaucrate en question, qui aurait pu monnayer ce coup de piston. Mais c’était lui qui avait eu une épiphanie en plein commissariat, qui avait compris, en un instant de grâce scientifique comme il y en avait si peu dans l’Histoire, la portée phénoménale de l’invention qu’il avait eu sous les yeux. Il n’était pas disposé à partager ce miracle, quitte à risquer sa carrière. Ce serait lui qui porterait le coup final, ou personne.

Luc et son ami Serge procédèrent aux tests. La nouvelle machine fonctionnait admirablement bien, et elle consommait tellement peu désormais que la batterie tiendrait la charge pendant des jours au moins. Dans le champ de vision de Serge, Luc apparaissait et disparaissait au rythme de ses manipulations.
– C’est vachement plus pratique qu’une cape d’invisibilité, ton truc. Si ce petit con de racketteur d’Antoine revient me menacer, j’aurais qu’à appuyer et il disparaîtrait de ma vie avec tous ses potes… Tu crois que tu pourrais m’en faire un ?
– Je t’ai laissé une copie des plans, dès que possible je les publierai sur le net. En attendant, fabriques-en autant que tu peux et vends-les à tes clients les moins malhonnêtes.
– Tous mes clients sont honnêtes, voyons. Il y a seulement des gens distraits qui perdent des choses, et d’autres qui les trouvent et me les amènent.
– C’est ça, oui. Tiens, je te montre un autre truc: j’ai mis un émetteur radio HF qui diffuse le signal interne en plus de l’envoyer par la masse, et ça, c’est un genre de radar antivol, taillé sur mesure pour les longueurs d’ondes de ce signal. Je le colle sur un objet conducteur…
Il flanqua les feuillets de métal sur le support de l’établi près de lui, et appuya sur le bouton au sommet de la boule: Serge disparut à nouveau, tandis que lui-même et la partie métallique de l’établi devaient aussi disparaître de la vue de Serge. Puis il actionna, sur le fond aplati de l’appareil, le bouton d’effacement à côté du petit écran LCD. Serge réapparut, mais il avait l’air beaucoup moins amusé.
– L’établi et tout ce qu’il y avait dessus ont disparu avec toi. Ca veut dire que si quelqu’un a un appareil comme celui-là, il peut débarquer, invisible, chez moi et coller ces trucs sur tout ce qu’il trouve pour me les voler, et je ne pourrais rien faire du tout.
– Rien, sauf si tu mets un émetteur-récepteur du même type dans ces objets: en recevant le signal de l’intrus, ils le transmettraient à ton propre appareil et l’isolement s’annulerait. C’est pareil quand on déplace les choses pendant l’isolement: si on essaie de déplacer la table en même temps, on redevient visibles l’un pour l’autre.
– On dirait de la mauvaise magie. Luc, ce truc est peut-être plus dangereux que tu ne le crois. Si tu diffuses les plans, il ne faudra pas longtemps pour que des types malhonnêtes s’en servent aux dépens des autres.
– Des types comme tes clients, par exemple ? C’est ça qui te fait peur ? OK, je garde les plans pour moi pour l’instant. Et je crois que ton idée de cambrioleur invisible pourrait me servir… J’ai une petite visite à rendre à certaines personnes.

Le directeur de cabinet du ministère de l’Intérieur inspecta l’engin par pur formalisme. Il se fichait pas mal des détails, du lieu, du fonctionnement ou de l’importance de l’invention, seuls comptaient les risques, les attentats que permettait l’invention diabolique, et les conséquences que ceux-ci pourraient avoir sur sa carrière – en bien comme en mal.
– Et vous dites qu’il pourrait tenter d’éliminer physiquement tout le gouvernement ? Comment est-ce qu’il s’y prendrait ?
– En utilisant son appareil pour se dissocier de tous ceux qui montent la garde: il ne resterait alors plus que les cibles, faciles à abattre avec n’importe quelle arme. Si ça se trouve, il est déjà en route. On n’a aucun moyen de savoir où il se trouve tant qu’il se dissimule dans un univers parallèle.
– Mais… vous avez un moyen de contrer ça, pas vrai ?
– Eh bien, donnez des flingues et des cours de tir à tous les ministres.
– Vous plaisantez ! Ils n’accepteront jamais de ne dépendre que d’eux-même pour défendre leur vie.
– Bien sûr que je plaisante. Vous donnerez à tous les membres du gouvernement, à toutes les cibles potentielles de leur entourage professionnel ou social, et à tous ceux chargés de leur sécurité un exemplaire de ces radios modifiées. Ils devront la garder sur eux en état de marche 24 heures sur 24. Elles permettent de les garder tous dans le même continuum: si l’un est isolé par notre apprenti-terroriste, tous les autres le seront aussi en même temps et il ne pourra s’en prendre à aucun d’entre eux. Il faudra probablement que je répète la présentation de l’autre jour pour tous les ministres et le président, pour qu’ils soient au courant de tous les détails de l’opération.
– Cela ne vous concerne pas. Je m’occupe personnellement de mettre le ministre de l’Intérieur au fait.
Cela pouvait aussi bien dire que Lesuaire préférait filtrer les informations transmises au dernier échelon de l’administration afin de se présenter lui-même sous son meilleur jour, que signifier qu’il ne les avait pas prévenu du tout, préférant jouer ce coup seul et en récolter les bénéfices seul aussi. Il était très probable qu’une affaire de cette importance pouvait le propulser comme nouveau ministre de l’Intérieur à la place de son propre chef, s’il maneuvrait habilement et directement auprès du président ou du premier ministre. Legoffe haussa les épaules.
– Comme vous voudrez. Nous avons deux cents de ces appareils prêts à servir, et mille six cents de plus en cours de fabrication. Distribuez-les le plus tôt possible, par ordre décroissant d’importance hiérarchique.
– Je sais très bien ce que j’ai à faire, alors ne vous en occupez pas.
Il s’éloigna prestement, en faisant signe aux quatre solides gaillards en uniforme qui l’accompagnaient d’emporter toutes les boîtes.

[à suivre]

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

4 Responses to Prisonniers partout – partie 7

  1. Faré says:

    Cool, maintenant Luc va pouvoir faire disparaître tout cet appareil d’État simultanément. Pourquoi les tuer quand on peut juste s’en passer?

  2. jesrad says:

    Oui, mais maintenant le vrai challenge ce serait de les faire disparaître pour tout le monde et pas juste pour Luc…

  3. Faré says:

    Pas la peine que ce soit tout le monde d’un coup: on commence par quelques uns, et ceux qui tiennent à rester en prison le peuvent. Tant que la re-cohérence peut être évitée, tout le monde est content. L’état voit alors une lente puis rapide perte de son assiette fiscale, et devient de plus en plus autoritaire jusqu’à ce que des pontes comme tout à l’heure décident qu’eux aussi préfèrent quitter ce monde affreux, et big brother se retrouve tout seul.

  4. jesrad says:

    Disons plutôt qu’il ne reste alors que les hiérarchies et autorités que les gens sont disposés à accepter. Dans un premier temps il continue d’y avoir un seul état par « nation », isolé de ceux des autres dans sa propre disjonction causale (son propre univers parallèle), puis la nécessité les pousse à se reconnecter dans la mesure où ils peuvent se tolérer (l’alternative habituelle, à savoir la sujétion violente, étant exclue) et on a une panarchie fonctionnelle, avec libre compétition entre les fournisseurs de gouvernance.

    Dans le lot il y aura certainement des gens suffisamment peu disposés à abandonner le pouvoir pour tenter des choses stupides, qui se retrouveront à errer tous seuls à la manière de Will Smith dans le New York déserté de « Je suis une légende ».

    (Et tant que tu es là: ça devrait t’intéresser, même si ce n’est pas très rigoureux et qu’ils ont certainement inversé cause et conséquence.)

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