Prisonniers partout – partie 6

Luc courait dans la rue. Il n’était pas encore tiré d’affaire – il ne pouvait certes pas sortir de la prison, mais il y avait des coins que les matons avaient abandonnés aux détenus les plus violents et déterminés, faute d’être assez motivés, entraînés et équipés pour y faire appliquer avec succès le règlement interne de l’établissement carcéral. S’il pouvait apporter quelques modifications à son appareil et faire le plein de piles, ou y adapter une batterie conséquente, il n’aurait rien à craindre à s’installer dans l’un de ces endroits. Il faudrait aussi qu’il contacte sa famille pour qu’elle puisse se mettre à l’abri. Sans oublier que, pour que son plan complet de grande évasion marche, il devrait à terme diffuser des plans du dispositif, accompagnés d’instructions de montage assez simples pour que tout le monde puisse les suivre.

Il sentit tout à coup une odeur désagréable. L’inspection du multimètre démonté sur le côté de l’appareil confirma ses soupçons: une des piles avait surchauffé et fondu, et les autres avaient commencé à brûler leur enveloppe. L’effet était interrompu, et le compartiment à piles désormais inutilisable. Cela voulait dire que son univers n’était plus disjoint de ceux des gens qu’il avait touchés avec l’appareil, mais ça, ça n’avait plus d’importance à présent. Il lui fallait trouver rapidement un endroit où il pourrait se cacher, où il aurait accès aux outils et matériaux nécessaires à la réparation et modification de l’appareil, et d’où il pourrait prévenir ses proches ou tout au moins se renseigner sur leur situation, sans trop de risques d’être pris. C’est tout naturellement qu’il prit la direction d’un de ses amis et ex-employeurs clandestins, qui tenait une boutique de téléphonie et d’électronique.

Legoffe prit une courte inspiration dans l’espoir de dominer son trac, et entra dans la salle de réunion. Autour de la table noire aux extrémités arrondies étaient réunies cinq personnes: le sous-secrétaire d’état aux cheveux gris qu’il connaissait bien, près du projecteur numérique ; un homme d’une cinquantaine d’années, avec coiffure en brosse de style militaire mais costume civil sombre, trapu et au regard soupçonneux, qu’il n’avait jamais vu ; un autre homme du même âge, mais semblant plus jeune car très soigné, impeccable en bleu-gris et lunettes fines, et qu’il reconnut comme étant le directeur de cabinet du ministère de l’Intérieur, Régis Lesuaire ; juste à côté, une femme plutôt jeune, à l’air appliqué et habillée d’un tailleur crème ; et encore à côté un petit homme sec au crâne dégarni, avec des yeux très enfoncés qui lui donnaient un air de hibou.
– …notre conseiller scientifique détaché du centre national de recherche, qui va vous exposer les détails techniques et les risques associés de l’engin.
C’était à lui de jouer. Il baissa la lumière jusqu’à la pénombre et déposa son ordinateur mobile sur le bout de la table, s’assit, et connecta le projecteur. Le directeur de cabinet croisa les bras en se laissant aller sur le dossier de sa chaise. La jeune femme posa les mains sur les genoux, attentive. Le hibou déclencha un petit appareil devant lui, probablement pour enregistrer l’exposé. Le scientifique s’éclaircit la voix puis lança la série de diapositives qu’il avait programmée:
– Le dispositif que vous voyez ici et qui a permis l’évasion du suspect agit sur la nature fondamentale de l’Univers, à un niveau inattendu et individuel. Je ne sais pas bien quelles sont vos connaissances en matière de physique quantique, alors j’ai préparé un bref rappel des notions essentielles, si vous me permettez.
Image d’un atome symbolique, avec quelques électrons dans leurs orbitales, et d’un nuage de densité de probabilité pour l’une de ces orbitales.
– La matière est composée d’éléments uniques minuscules, dont nous ne pouvons pas connaître à la fois la vitesse et la position exactes. Cette incertitude, cette impossibilité d’avoir suffisamment d’informations sur l’état exact d’une chose, fait que nous sommes obligés de considérer ces choses à travers des outils statistiques: il n’y a pas de certitude, seulement des probabilités que telle ou telle chose se produise, que tel ou tel changement affecte la matière.
Image du chat de Schroedinger, avec ses deux états – mort et vivant – superposés et à moitié opaques l’un et l’autre.
– Ce que l’on sait depuis quelques décennies seulement, et qui est fondamental dans notre affaire, c’est que tant que l’on n’a pas observé soi-même laquelle des possibilités s’est produite, alors l’Univers fonctionne comme si toutes les possibilités s’étaient produites simultanément, les unes sur les autres, mais à hauteur de leur probabilité de survenir. Ici, le chat qui est isolé à l’intérieur de la boîte a une chance sur deux d’être vivant, donc tant que l’on n’a pas ouvert la boîte, il est à moitié en vie et à moitié mort, simultanément. On appelle cela la superposition des états.
– Donc tant que je ne regarde pas les résultats du Loto, j’ai à la fois gagné et perdu ?
– Euh, oui, mais comme les chances sont d’une sur quatorze millions de gagner seulement, vous n’avez gagné qu’à un quatorze-millionième. Nous allons y revenir.
Image d’un arbre des possibles figuratif.
– Cet arbre symbolise tous les évènements différents et incompatibles qui peuvent se produire au cours du temps. On considère dans la théorie du multivers d’Everett que tous les évènements possibles se produisent, mais que chaque variante incompatible crée son propre Univers, qui continue d’exister à part, en parallèle des autres. Avec chaque nouvelle possibilité le nombre de ces Univers parallèles se multiplierait.
– Je crois qu’ils avaient fait toute une série télé sur ce sujet, mais quel est le rapport avec l’appareil et le suspect évadé ?
– Je vais y venir, rassurez-vous. En fait, on sait aussi depuis très peu de temps que ce n’est pas l’Univers qui se démultiplie, mais simplement notre conscience de son état qui se divise. La théorie du multivers prend le problème à l’envers, d’un point de vue anthropocentrique. Si l’on retourne le problème et qu’on le considère du point de vue de la façon dont la matière se comporte face aux observateurs, tout est plus simple.
– Soyez plus clair, parce que je ne trouve certainement rien de tout ça simple.
Image de l’arbre des possibles, avec cette fois des zones englobant plusieurs branches de possibles entourées de différentes couleurs.
– Pour faire court, il n’y a pas de multitude d’Univers, il n’y en a qu’un dont les états sont superposés, tout le temps. Et il y a une multitude d’observateurs conscients qui ont chacun une vision limitée de l’état de cet Univers. Vous, moi, n’importe quel être vivant conscient… L’une de ces limitations est que l’on ne voit qu’un état uniquement, et que cet état dépend des décisions que nous prenons et des informations que nous percevons. Ce que nous considérons comme l’état unique et commun de l’Univers est en fait un assemblage cohérent des états partiels que chacun de nous en a, que nous partageons entre nous par notre interaction.
– Et l’appareil dans tout ça ?
– J’y viens justement: cet appareil permet d’isoler les états de l’Univers observés par des êtres conscients différents. Monsieur le directeur, imaginons que j’utilise cet appareil pour, littéralement, séparer nos branches des possibles et empêcher toute information de traverser cette barrière dans un sens comme dans l’autre. Vous cesseriez de percevoir tout ce qui dépend de mes décisions, et je cesserais de percevoir tout ce qui dépend des vôtres: nous serions, pour ainsi dire, isolés l’un de l’autre dans ce qui serait, de notre point de vue des Univers parallèles. C’est ce qu’a fait le suspect avec nous, c’est pour ça qu’il a eut l’air de s’être envolé. En fait il était encore tout à fait visible par tous les autres gens, mais pas par nous.
L’attention était à son comble.
– Dans notre exemple, si je déplaçais cette chaise-ci, vous cesseriez de la voir aussitôt car l’information sur ce déplacement ne pourrait plus vous parvenir: l’état de la chaise serait isolé, hors de votre portée, et vous ne pourriez plus interagir avec de quelque façon que ce soit. Pour un autre observateur vous passeriez à travers sans pouvoir la voir ni la toucher.
Le hibou fronçait les sourcils:
– Dans ce cas, pourquoi est-ce que votre suspect n’est pas tombé à travers le plancher du commissariat ? Est-ce que, à terme, l’air qu’il respire ne finirait pas par disparaître pour tous les gens qu’il a isolé ?
– Seules les actions entreprises après l’isolement sont affectées, et tous les changements d’état qui ne sont pas dûs à ces actions perdent, en quelque sorte, leur caractère individuel et peuvent passer la barrière: le commissariat n’avait subi aucun changement d’état qui était susceptible d’être bloqué, donc le suspect a continué d’interagir avec, quant à l’air il est agité de tremblements chaotiques et donc il redevient presque instantanément « non-isolé ». Si vous déplaciez à votre tour la chaise dans le champ de vision du directeur, elle redeviendrait instantanément visible pour lui. C’est d’ailleurs précisément ce qui s’est produit avec la porte de la pièce où se trouvait le suspect.
– Ah, d’accord… Donc, si un policier que le suspect n’a pas isolé mettait la main sur lui, il redeviendrait visible pour vous ?
– Pas tout à fait, disons que les parties de lui que le policier tiendrait seraient partiellement visibles pour un isolé.
– Mais ça laisse une possibilité de stopper l’effet, non ?
– Oui, et c’est aussi pour ça que je suis ici: l’effet d’isolation s’arrête si les deux isolés sont… resynchronisés entre eux à travers un observateur tiers qui n’est isolé d’aucun des deux.
Photo de l’appareil à nouveau, avec deux flèches, une bleue et une rouge, pointant sur la masse et la tresse de cuivre.
– Ces deux élements sont les contacteurs qui, euh, induisent l’isolation. Si je suis touché par la tresse, il me faudrait entrer en contact électrique avec la masse pour stopper l’isolation. Et pour ça, il faudrait qu’un tiers non-isolé intervienne. C’est là que j’interviens, pour mettre au point une solution technique mettant fin à l’isolation.
Le directeur de cabinet, qui s’était tu jusque-là, leva la main:
– Attendez une minute. Une solution à quoi ? Quel est exactement le problème, dans le cas présent ? Si ce type veut s’isoler de tout le monde pour être tout seul dans son coin, est-ce que c’est une raison de déployer des efforts de recherche pour l’en empêcher ?
– Monsieur le directeur, veuillez me pardonner, mais je pense que vous ne saisissez pas les possibilités concrètes de cet appareil. Le suspect n’est pas isolé du monde entier, il est juste isolé de ceux qu’il ne veut ni voir ni entendre ni toucher. Cette isolation est strictement individuelle, il continue de voir le reste du monde. Et c’est un appareil simple à fabriquer: celui que vous voyez ici est bricolé à partir de fournitures qu’on trouve dans presque n’importe quel supermarché ! Imaginez un instant qu’il en fabrique des milliers, qu’il les distribue autour de lui: tous ces gens pourraient simplement « effacer » de leur Univers tous ceux qui les gênent. La Police, par exemple. Ou les agents du fisc. Les douaniers. Les gardiens de prison. Vous et tout le cabinet ministériel. Vous comprenez ?

D’après l’air horrifié et scandalisé qu’il avait pris en écoutant l’énumération, oui, M. Lesuaire avait compris.

[à suivre]

Publicités

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :