Prisonniers partout – partie 5

Luc n’avait que quelques minutes devant lui au mieux. Il n’avait qu’une idée très approximative de l’autonomie de son appareil bricolé, sur piles – son prototype de départ fonctionnait sur secteur et à une efficience différente, alors la comparaison était hasardeuse. Il lui fallait encore sortir du bâtiment et se cacher, le plus vite possible. Et de préférence sans arracher une soudure ou un fil de l’appareil. Il descendit le couloir, son bricolage toujours sous tension maladroitement calé sous le coude, la croix de bambou dans une main, la tige du testeur du multimètre dans l’autre avec sa longue tresse traînant derrière et sur laquelle il devait éviter de marcher.

Il arriva à l’escalier. Il y avait deux matons en uniforme occupés à discuter, gobelet de café fumant à la main, qui écarquillèrent les yeux en le voyant débarquer son matériel étrange dans les bras. Il les fit disparaître de son univers d’un large geste du poignet, utilisant la tresse comme un fouet pour les toucher. La voie dégagée, il s’engagea prudemment dans la cage de l’escalier en spirale.

Le Lieutenant, l’administratif et le scientifique regardaient avec perplexité l’espace d’où la porte s’était évanouie. Ce fut Morletti, relativement conscient qu’il faudrait trouver un responsable à la disparition de leur suspect et doué d’une longue expérience en la matière, qui ouvrit les hostilités en direction de Legoffe:
– Je vous l’avais dit, que c’était pas une bonne idée de le laisser bricoler avec ses machins ! Quand je pense qu’au départ, on a eu un gros coup de veine de l’avoir attrapé avant qu’il ait pu fabriquer son bazar, et vous avez gaspillé cette chance juste pour satisfaire votre foutue curiosité.
– Je vous signale que tout ce que j’ai fait, c’est conseiller le sous-secrétaire d’état ! C’est lui qui a pris la décision de le laisser monter son appareil.
– Morletti, c’est vous qui aviez la responsabilité de garder le suspect ici, et vous avez manifestement échoué. Je comptais sur vous pour ça, c’était à cette condition seulement que j’ai autorisé cette opération !
– Oh, non, c’est un peu trop facile ! Vous lui avez offert les moyens de s’échapper sur un plateau, aussi sûrement que si vous aviez donné les clefs de sa cellule à un prisonnier. C’est bien vous le responsable.
– Je ne suis pas supposé faire votre travail à votre place, Lieutenant ! Si la mauvaise décision a été prise, c’est qu’elle a été mal préparée et que nos renseignements étaient inexacts. Legoffe, vous n’aviez pas dit que la machine aurait ce genre de résultat, que je sache.
– Mais c’était après votre prise de décision, ça !
– En attendant, vous faites pas grand chose pour remédier au problème !

Le rez-de-chaussée grouillait du personnel du service d’ordre, avec ça et là des détenus occupés à signaler des incidents ou répondant aux questions des matons. Luc prit une allure plus posée mais toute aussi décidée, s’efforçant d’avoir l’air d’un type à qui on a demandé de déménager du matériel. Ne pouvant plus voir ni entendre ni interagir de quelque façon que ce soit avec les deux types de l’escalier, il lui fallait s’éclipser avant qu’ils aient signalé sa disparition soudaine de leur vue. Une gardienne se tourna vers l’escalier qu’il venait de quitter:
– Un type portant une machine bizarre ? Oui, il est juste là !
Elle pointa du doigt droit sur Luc. Il était encore à dix mètres de la sortie.
– Mais si, là, vous ne le voyez pas ?
D’autres matons se détournaient de leurs tâches pour le dévisager. Il allongea le pas aussi discrètement que possible.
– Eh, attendez une minute ! C’est le terroriste de Morletti !
– Il a une bombe ?
Plus le choix. Luc se mit à courir et balaya autour de lui avec la tresse de cuivre, l’envoyant dans les jambes des matons les plus proches, qui n’eurent pas le temps de l’esquiver et s’évaporèrent de sa vue aussitôt. Derrière lui, un maton déterminé tentait de le poursuivre et se débattait apparemment parmi ses collègues: il le voyait poussant et gesticulant dans l’air, comme butant sur des obstacles qui étaient désormais invisibles et impalpables pour Luc. Il atteignit la porte, entrouverte par un gardien qui le regarda passer d’un air ahuri avant de disparaître au contact du fil conducteur qui traînait. Les piles n’allaient pas tenir longtemps à ce rythme.

L’administratif et le Lieutenant étaient presque parvenus à se mettre d’accord pour tout mettre sur le dos du scientifique lorsqu’une assistante passa dans le couloir et, attirée par les éclats de voix, passa le seuil de la pièce. Les trois hommes s’interrompirent brusquement tandis qu’elle posait la main de côté à mi-hauteur, dans l’air, et que la porte se rematérialisait brutalement sous ses doigts.
– Lieutenant Morletti ? Qu’est-ce que vous faites là ? Votre suspect vient de sortir du commissariat avec un appareil bizarre dans les bras, est-ce qu’on doit le suivre ?
– Hein ? Vous l’avez vu ? Montrez-moi par où il est allé, il faut le ramener ici, oui !
Il partit en courant, traînant la femme derrière lui. Le sous-secrétaire se tourna vers Legoffe d’un air mauvais:
– Ne croyez pas que cette affaire s’arrêtera là même s’ils le rattrapent. Vous pouvez dire adieu à votre carrière, et estimez vous heureux si ça ne remonte pas jusqu’aux oreilles du président lui-même.
– La ferme !
Le scientifique avait toujours les yeux rivés sur la porte. Il n’avait pas cessé de réfléchir depuis la disparition de celle-ci, et sa réapparition lui apportait des éléments nouveaux pour comprendre ce qu’il s’était passé. Les schémas, les topologies et les approximations se bousculaient dans sa tête, torrent d’images fugaces, et engendraient toutes sortes d’implications qui l’écrasaient comme une avalanche. Ce qu’il se rappelait vaguement avoir considéré, à l’époque où il en avait pris connaissance, comme un simple outil théorique destiné à expliquer les aspects les plus curieux de la physique quantique d’une manière détournée, venait de passer sans transition au statut de théorie empiriquement démontrée, sous ses yeux. Et les applications pratiques immédiates dépassaient l’entendement. Le sous-secrétaire vociférait, mais il n’avait plus le temps ni l’envie de l’écouter. Un appareil aussi simple techniquement pouvait être reproduit facilement et à faible coût. S’il n’y avait vraiment aucun moyen d’interrompre l’effet de « l’extérieur », si des tas de gens se mettaient à s’en servir…
– …m’entendez Legoffe ?!
– C’est si élégant.
L’administratif aux cheveux gris, toujours rouge, interrompit sa tirade de remontrances. Legoffe sortit de sa torpeur pensive pour se tourner vers lui.
– Maintenant je sais comment fonctionne son dispositif, ce qu’il fait vraiment. C’est un procédé brillant, génial même. Je crois que je sais ce qu’il cherche à faire avec, et surtout ce qu’il peut faire en utilisant son appareil. Il va détruire la société toute entière, mettre à bas l’ordre social, semer le chaos partout, si on le laisse faire.
Il se pencha, le regard fiévreux, vers le sous-secrétaire qui hésitait entre secouer le scientifique pour le faire parler, et l’écouter attentivement pour ne pas perdre une miette de ce qu’il avait à révéler.
– Et je sais comment l’arrêter.

[à suivre]

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Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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