Prisonniers partout – partie 4

Une fois la table reconvertie en plan de travail, Luc se mit au travail. Il fallut un peu de temps à l’administratif aux cheveux gris pour lui procurer une pince à dénuder, un tournevis, de quoi faire quelques soudures sommaires, et aussi de la bande adhésive – indispensable ! L’homme aux lunettes, Legoffe, n’arrêtait pas de tourner autour de l’établi improvisé en prenant des photos avec son mobile et en le mitraillant de questions dont la précision l’inquiétait. De temps en temps il prenait des notes sur un carnet. Manifestement, ce type jouait le rôle de conseiller scientifique pour l’administration, c’était certainement lui qui avait soulevé la possibilité que Luc pût cacher quelque chose de bien plus intéressant qu’une simple bombe EMP artisanale. Mais il n’avait pas l’air d’avoir une idée précise de ce que c’était, même s’il pouvait avoir formulé quelques hypothèses. Luc décida de lancer une fausse piste pour essayer de le sonder:
– Est-ce que vous avez déjà entendu parler de « l’expérience de Philadelphie » ?
Legoffe ne roula pas des yeux en entendant la question, ce qui était plutôt prometteur, comme début.
– La théorie de conspiration qui mélange Nikola Tesla, la marine américaine et un navire de guerre rendu invisible ? Oui, j’ai eu l’occasion de lire deux-trois trucs à ce sujet. Il y a un rapport avec votre appareil ?
– Vous pourrez voir ça par vous-même dès que j’aurai fini. Mais bon, c’est Hutchison qu’il faut remercier, plutôt que Tesla.
Le type cessa de lui poser des questions et rumina les allusions. Au bout de quelques minutes il glissa quelques mots au vieil homme, qui opina gravement de la tête et sortit de la pièce.

Luc avait presque fini le dispositif. Il dénuda une longue portion de fil électrique, entortilla les brins de cuivre en une longue tresse un peu lâche, qu’il connecta solidement à un côté du circuit improvisé de contrôle, puis il connecta les paires de saladiers soudés ensemble par d’autres fils à l’autre côté, avant de les fixer aux extrémités de deux tiges de bambou d’un mètre environ avec la bande adhésive. Avec encore un peu plus de cette bande il attacha les tiges en croix par leur milieu. Le vieil homme revint dans la pièce accompagné du Lieutenant aux dents éclatantes, qui avait troqué son costume gris de la veille contre une veste noire et un jean, et ses souliers bruns contre des chaussures de course. Luc plaça les piles dans le compartiment du multimètre maintenant ouvert et scotché sur le côté de l’appareil, le mit sous tension: les petites bandelettes de papier alu collées aux saladiers se mirent à frétiller dans le vent ionique induit. Il saisit la base de la tresse de cuivre, et fit signe aux autres de se rapprocher.
– Tenez le fil, par sécurité. C’est pour éviter de prendre un petit choc électrique.
Le chef-maton et l’administratif, alarmés, se tournèrent vers le type aux lunettes, qui dit:
– Aucun danger, si cet appareil fonctionne sur quelques piles LR6, il ne peut pas faire plus qu’étourdir quelqu’un, au grand maximum.
M. Morletti n’était pas rassuré.
– Je sais un peu trop bien ce qu’on peut faire juste avec un taser fonctionnant sur piles. Vous êtes sûr de ce que vous dites ?
– Il n’y a qu’un fil, il en faudrait deux pour choquer quelqu’un.
Cheveux-d’argent était moins inquiet, mais plus concerné:
– Et peut-être pourriez-vous maintenant nous dire ce qui est supposé se produire, quand vous actionnerez cet appareil ?
– Oh, je suis sûr que le docteur Legoffe en a une bonne idée, maintenant.
Ils se tournèrent tous vers le scientifique, qui ne cilla pas d’un poil. Si Luc avait raison, l’homme aux lunettes n’avait pas gagné la confiance de l’administration de la prison sans avoir fait preuve d’un minimum d’ambition. Il ne laisserait pas passer cette occasion de prouver à l’administratif sa compétence… et Luc pourrait alors parfaire la mise en scène de manière crédible.
– Eh bien, euh, oui, si j’ai bien suivi les explications et le montage, je crois que… Je suppose que cet appareil rend invisible les objets de petite taille qui sont placés entre les sphères de métal.
Si tu le dis, mon bonhomme. Luc fit un effort pour avoir l’air épaté.
– Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre et perfectionner la technique, et vous, vous l’avez comprise en quelques dizaines de minutes ? Pas mal du tout. Est-ce que quelqu’un a un objet de petite taille pour la démonstration ?
L’administratif sortit d’une poche un mouchoir de soie brodée et le tendit d’un air solennel à Legoffe, qui le plaça non moins solenellement au centre de la croix de bambou. Finalement ils saisirent chacun le fil d’un main, anxieux tout de même. Luc dissimulait parfaitement son exultation. Il lâcha le fil une fraction de seconde avant d’enfoncer le bouton du multimètre qui, détourné de son usage, déclenchait le dispositif, tout en touchant brièvement la masse de l’appareil.

Luc, les sphères d’aluminium improvisées, le support de bambou, le montage étrange, ainsi que le fil qu’ils tenaient dans leur main s’évaporèrent dans l’air en l’espace d’un battement de cil. Le mouchoir de soie chût au milieu de la table désormais vide.
– Mais qu’est-ce que…
– Non, c’est impossible !
Morletti sortit son arme de service de son holster, ne sachant pas dans quelle direction la braquer. Le vieux donnait l’impression d’avoir mordu par mégarde dans un citron. Legoffe était abasourdi mais se reprit rapidement.
– Non, attendez, si cet appareil rend invisible, il est encore dans la pièce !
– Bloquez la porte, Morletti !
Le Lieutenant se tourna vers la porte… qui s’étala dans l’air sous les yeux médusés des occupants de la pièce, perdant de sa substance comme si elle s’ouvrait tout en ne s’ouvrant pas. Elle se répandait autour de son axe, littéralement, occupant l’espace entre ses positions ouverte et fermée, en s’y diffusant jusqu’à disparaître complètement. Morletti tendit le bras pour tâter, et sa main ne rencontra qu’une vague résistance, comme une fraction de présence, puis plus rien. Ils se regardèrent l’un l’autre tandis que la même question cruciale traversait leur esprit en même temps, comme un coup de tonnerre, engendrée par des années d’habitude: qui est-ce qui va prendre le blâme pour cette merde ?

[à suivre]

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

6 Responses to Prisonniers partout – partie 4

  1. Faré dit :

    Si on a besoin de machines à rendre les portes quantiques pour s’évader de nos prisons, on n’est pas sorti de l’auberge. Quid next? Une machine à ouvrir les yeux des badauds?

  2. jesrad dit :

    Ce n’est pas la machine qui a « rendu la porte quantique ».

  3. pan dit :

    Bravo, Jesrad! Je suis impatient de lire la suite.

  4. jesrad dit :

    Si c’est une façon déguisée de critiquer le retard que prend la partie 5, sache que je fus fort occupé ce week-end 😉

  5. pan dit :

    C’est un peu ça, oui, mais pas seulement. C’est aussi un compliment et une manière terre à terre de dire que je suis impatient de lire la suite, tout simplement.

    Et puis, être occupé, c’est bien. 🙂

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