Prisonniers partout – partie 3

Luc était resté parfaitement silencieux et impassible, plus patient qu’un roc, tout au long des heures de sa garde à vue, qui s’égrenaient avec une lenteur désespérante. Il n’avait pas revu le maton au sourire de publicité, d’autres s’étaient succédés pour l’interroger – perplexes, amicaux, agressifs, bavards, analytiques, il avait eu droit à un panel complet de tous les styles d’interrogations que pratiquaient les gardiens de ce quartier de la prison – à moins que ce ne fut simplement une façon pour eux de se relayer pour le priver de sommeil. Il ne faisait aucun doute que l’administration carcérale avait été informée de son cas, ce qui expliquait l’effrayante quantité d’efforts que le service d’ordre dépensait pour enquêter sur lui. C’était mauvais signe, toute cette attention était gênante pour son projet, à défaut de lui être fatale. Tôt ou tard ils s’en prendraient à sa famille, et cette pensée l’inquiétait vraiment. Il ne leur avait pas expliqué ce qu’il comptait faire, et même s’ils s’étaient montrés toujours tolérants de ses tentatives d’évasion et avaient pour principe de ne jamais faire confiance aux gardiens, ils pourraient bien dire quelque chose qui irait, d’une façon tordue ou d’une autre, dans le sens d’une hypothèse des matons. Jusqu’ici ces derniers semblaient retenir la théorie de la bombe EMP, à en juger par leurs questions et leurs allusions – pas forcément une bonne chose.

Il fut tiré de ses angoisses par l’ouverture de la porte. C’était monsieur sourire-éclatant, et il resplendissait de triomphe. Il alla s’asseoir sur la chaise d’en face avec empressement, posa vivement les mains à plat devant lui.
– Alors comme ça, Luc, tu aimes la physique ? Il paraît même que tu fais des expériences bizarres qui font sauter les plombs dans tout le voisinage.
Merde. Quelqu’un avait dit exactement ce qu’il ne fallait pas. Maintenant, les matons ne s’arrêteraient pas avant d’avoir une réponse qui satisfasse leurs théories fantaisistes, et en choisissant soigneusement les témoignages ils n’auraient aucun mal à le faire – personne de sa famille, et encore moins ses voisins, ne comprenait vraiment ses bricolages. Il ne serait plus possible de s’en sortir sur un doute même plausible. Il faudrait carrément qu’il trouve quelque chose de convaincant.
– Toute l’électricité de mon immeuble est pourrie depuis des années, je voulais juste refaire certains circuits. C’est pour ça que j’ai acheté un multimètre et tout ce fil électrique. Vous savez ce que c’est: un bienfait ne reste jamais impuni. Mes voisins croient que je cause les coupures parce que j’essaie de réparer, alors que je répare précisément à cause des coupures.
– Alors on a retrouvé sa langue ? Tu vois, c’est pour ça que je sais que j’ai mis dans le mille.
Le type se pencha en avant, les yeux toujours braqués vers lui.
– Ca, c’est ce que tu aurais dû me dire dès le début. Mais tu l’as pas fait, parce que c’est pas vrai. Tu fabriquais une bombe EMP.
– Ce que j’ai acheté ne permet pas de fabriquer ce genre d’engin.
– Et comment tu le saurais, si tu n’avais pas envisagé de le faire, hein ?
Re-merde. Ce n’était pas bon du tout. Le maton avait maintenant tout ce qu’il lui fallait pour utiliser ses mots contre lui. Ca devait être le manque de sommeil qui lui faisait perdre le contrôle. Il se rendait compte trop tard qu’il ne suffisait pas d’attendre que le service d’ordre de la prison le laisse partir faute de savoir ce qu’il faisait, mais qu’il aurait aussi dû jouer l’innocent outragé pour être crédible. L’homme se leva.
– Au fait, ta garde à vue est prolongée. On n’a pas encore décidé du motif d’inculpation, comme ça il te reste une chance d’avouer et d’expliquer ce que tu comptais faire de ta bombe. Le juge serait sûrement reconnaissant que tu lui mâches le travail.
Les juges employés par la prison. Eux aussi étaient d’anciens détenus promus par l’administration carcérale. Ils étaient à mi-chemin entre les matons et les administratifs, convaincus de l’extrême importance de leur application stricte du règlement interne, pour la bonne tenue de l’établissement – ce qui n’était pas faux: s’ils ne suivaient pas aussi religieusement les codes produits par l’administration, la structure toute entière de la prison pourrait disparaître. Ils étaient donc choisis pour leur fidélité et formés pendant des années, et aucun d’entre eux ne serait capable d’imaginer l’existence de quiconque échappant au règlement carcéral. Existence d’autant plus impossible qu’il n’existait plus aucun endroit sur la planète qui ne fasse pas partie d’une prison, depuis si longtemps – comment remettre en cause une suprématie aussi manifeste ? Pour ces juges comme pour les matons et beaucoup de détenus, la prison allait de soi, c’était la façon normale de vivre. Le type au costume gris sortit et verrouilla la porte derrière lui.

Les gardiens avaient clairement décidé de le laisser mariner pour qu’il craque, mettant à profit les 24 heures supplémentaires octroyés par le juge auquel l’administration carcérale avait confié son cas. Ce n’était pas plus mal, il devait réfléchir et trouver un moyen de rentrer chez lui. Une fois qu’il aurait complété le dispositif, les matons ne seraient plus une menace. Mais pour ça, il faudrait qu’il remette la main sur ses achats de la veille… Luc réalisa soudain que son matériel devait être à quelques mètres de lui, enfermé dans quelque casier ou placard où les matons stockaient les pièces à charge contre les détenus suspectés de quelque chose. Si près et pourtant si loin à la fois ! Mais il y avait peut-être un moyen d’y accéder, et il avait des heures devant lui pour le trouver…

Après avoir dormi un peu, Luc s’était résigné. Avec la fatigue, les scénarios qu’il avait montés perdaient en crédibilité avec chaque minute écoulée. Convaincre un maton qu’il avait un besoin impérieux – médical ? – d’un des objets qu’il avait acheté ? Demander à tout hasard où le matériel était entreposé, ou obtenir ce renseignement d’une manière ou d’une autre, puis échapper à la vigilance des gardiens pendant un trajet aux toilettes, s’enfermer dans la salle des pièces à convictions pour assembler le dispositif… Ca tenait plus du mauvais film d’action que de la réalité. Il pouvait même voir dans sa tête la scène de poursuite filmée en contre-plongée, avec de la mauvaise musique rythmée comme fond sonore. Maintenant qu’il était un peu plus frais, toutes les idées de la veille lui paraissaient parfaitement dérisoires. Il se leva précipitamment en entendant des bruits de pas – plusieurs paires de pieds – dans le couloir.

Ce n’était pas l’officier au dents blanches. Cette fois, il y avait deux types. Le premier vieux et distingué avec un costume sombre et cravate dorée à motifs rouges, cheveux argentés entourant un crâne dégarni sur un regard sévère ; le second massif, habillé en noir et à l’air plus intéressé par les murs et le plafond que par Luc. Ah, non, ils étaient trois: il y avait aussi un maigre à lunettes, cheveux mi-longs et bouc, en chemise claire, qui suivait. Le vieux vint s’asseoir sur la chaise disponible, le maigre resta debout juste à côté, et la grosse pointure alla s’appuyer contre le mur face à la porte, s’efforçant de se faire passer pour un élément du mobilier. Le premier de ces messieurs était évidemment un membre de l’administration de la prison, probablement l’un des innombrables subalternes que les plus hauts gradés de l’institution carcérale plaçaient à ce genre de poste pour acheter leur soutien et leur loyauté. Comme pour les matons et les juges, les administratifs étaient également d’anciens détenus, sélectionnés et promus par ceux qui les précédaient à la direction de la prison dans le but de maintenir le statu quo. Et contrairement aux gardiens, peu d’entre eux se faisaient des illusions quant à la véritable mission de l’établissement carcéral. Garder les détenus sous contrôle strict, avec eux-même dans le rôle du directeur de la prison exerçant ce contrôle, c’était précisément ce qui motivait leur accession à ces postes. Le système tout entier engendrait chez les plus ambitieux, envieux et égoïstes des détenus l’envie de dominer les autres, pour obtenir d’eux qu’ils maintiennent cette domination à leur tour, à chaque nouvelle génération. Le long processus de sélection filtrait les candidats pour ne garder que les plus déterminés d’entre eux. C’était ainsi que l’établissement carcéral se perpétuait, par une sorte d’auto-fécondation, depuis des siècles.

Crin-gris parla le premier, d’une voix un peu rauque mais ferme:
– Mon cher Luc – je peux vous appeler Luc ? – il y a quelque chose qui m’échappe dans votre cas. Au début j’ai pensé que toute l’affaire était un simple cas d’excès de zèle – un de plus – de la part du Lieutenant Morletti, qui a dirigé votre interrogatoire. Mais plus on s’intéresse à vous, et plus il ressort des choses… je dirais, étranges, vous concernant. Vous étiez promis, semble-t-il, à un avenir brillant dans la recherche en physique nucléaire, mais vous avez décliné toute opportunité de carrière que l’administration vous a proposé, pour aller, à la place, vivre de boulots divers et – si j’en crois certains témoignages plutôt alarmants de votre entourage – transformer votre logement en laboratoire clandestin de recherche.
Luc sentit ses poils se hérisser. L’administratif aux cheveux d’argent ne s’était certainement pas déplacé pour venir interroger un « terroriste », ni pour le libérer tout en lui faisant des excuses au nom des matons. Le type aux lunettes le regardait avec beaucoup d’intérêt. Le vieux continua:
– Voici ce qui m’amène: je voudrais que vous nous expliquiez ce que vous vouliez vraiment construire avec les ustensiles que vous aviez achetés. Nous savons tous les deux que ce n’est pas une bombe EMP, n’en déplaise au Lieutenant Morletti. Je ne devrais avoir aucun mal à convaincre ce dernier que vous ne représentez aucun danger, si vous acceptez.
Luc réfléchit à toute vitesse. Le destin lui offrait une occasion en or, il fallait qu’il parvienne à s’en saisir tout de suite.
– J’ai mieux à vous proposer: je vais le construire pour vous, si vous me faites sortir d’ici et que vous vous engagez à nous laisser tranquilles, ma famille et moi.
Il fallait qu’il morde à l’appât. Du moment que Luc pourrait construire le dispositif, le reste n’aurait plus d’importance. Il suffisait simplement que l’administratif s’imagine qu’il garderait le contrôle tout le temps et pourrait se débarrasser de lui s’il y avait besoin. Allez, accepte…
– Très bien, je vais vous faire apporter votre matériel. Mais vous resterez sous la stricte supervision de M. Legoffe.
Il désigna l’homme aux lunettes, qui approuva d’un signe de la tête. Supervise tout ce que tu veux, tu vas avoir une sacrée surprise.

[à suivre]

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

3 Responses to Prisonniers partout – partie 3

  1. Paul says:

    J’aime beaucoup cette idée de feuilleton, très bien écrit, captivant 🙂

  2. jesrad says:

    Merci ! Je pense quand même que ça manque d’humour. Il faudrait que j’arrive à y mettre des réflexions comiques (slapstick) et des analogies décalées.

  3. Franck says:

    Quel suspens!
    Je désespère d’entrevoir ce que prépare Luc à chaque épisode…
    😉

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