Prisonniers partout – partie 2

Luc était assis dans la petite pièce – deux chaises avec une table – depuis déjà quelques heures. Cela lui avait donné plus de temps qu’il ne lui en fallait pour comprendre son erreur: il avait baissé sa garde, son anticipation et l’espoir insensé d’avoir à portée de main un moyen de s’échapper de la prison avait attiré l’attention. Le bonheur et l’espoir, c’était forcément suspect, pour un détenu. Et quelle idée d’acheter tout le matériel en une seule fois, aussi… Il était presque sûr que c’était la caissière qui avait donné l’alerte. Maintenant, conformément au règlement interne de l’établissement carcéral édicté par son administration, il fallait que les matons découvrent la source de cette joie et de cet espoir, et le rapport qu’elle avait avec les étranges courses qu’il s’était apprêté à emporter avec lui. Même si l’évasion était théoriquement vaine, on ne prenait pas de risque, c’était la règle.

Un homme en costume gris clair, chemise bleue indigo et souliers de cuir brun – pas de cravate ? – entra dans la pièce, le considéra un bref instant d’un air mi-amusé, mi-circonspect, et tira l’autre chaise, s’asseyant méticuleusement, comme avec précaution. Il posa sur la table une chemise cartonnée, et l’ouvrit. Elle contenait deux feuillets – un bien maigre dossier pour les heures qu’ils avaient dû passer à le constituer. La première page portait une photo de Luc. L’homme releva les yeux vers lui, inspira bruyamment, et fit:
– Ce n’était vraiment, vraiment, pas malin d’acheter tout le fil électrique du supermarché d’un coup, Luc.
Il sourit narquoisement, fier de ce qui devait être une allusion laissant entendre qu’il savait exactement ce que Luc avait prévu de faire – ce qui démontrait l’exact contraire. Il était évident qu’il cherchait un début d’indice, de piste, n’importe quoi qui puisse lui donner une vague direction dans laquelle se mettre à fouiller. Sous le visage net et rasé de frais, sûrement entraîné de longue date à cette comédie, et à travers la voix presque moqueuse, Luc parvenait à distinguer la perplexité et même le soupçon d’angoisse de celui que son patron avait prié vigoureusement de tirer cette affaire mystérieuse au clair, et vite. Dans un instant il se mettrait à l’attaquer avec des hypothèses stupides, pensa Luc qui resta impassible et silencieux tout en soutenant le regard de l’officier maton.
– Vous savez ce que je pense, Luc ? Je crois que vous essayiez de construire une bombe.
Le type se leva, fit le tour de la table pour venir derrière Luc, toujours aussi silencieux et inerte, qui anticipait déjà le coup du « je te murmure ce que je crois vraiment à l’oreille pour voir si tu réagis ». L’homme au costume gris se pencha sur sa droite, et dit d’un air assuré:
– Pas de réaction ? Pas même de dénégation ? Oh, mais c’est peut-être parce que je ne suis pas assez précis. Je veux parler d’une bombe EMP.
Il semblait savourer chaque mot. Luc retint un soupir. Il savait trop bien comment le moindre mot prononcé – même une simple onomatopée – serait démultiplié, distordu, détourné et mis en scène pour étayer n’importe quelle théorie bancale qu’ils pourraient échafauder. Les matons jouaient toujours l’excès de prudence que le contraire, s’ils pouvaient. L’administration les récompensait au chiffre, pas aux services rendus. De toute façon, même du point de vue particulièrement paranoïaque, tordu et contradictoire du règlement interne de la prison, cette compilation de textes bouffie de milliers et milliers d’articles et de points de détails, d’exceptions et de traitements disproportionnés qui déterminait où les détenus pouvaient aller, ce qu’ils pouvaient faire ou dire voire penser et même ce qu’ils étaient sensés manger, il n’avait rien fait ni ne s’était préparé à rien faire de répréhensible. Enfin, pas directement. Ce fichu règlement interdisait bien sûr de préparer une évasion, de conspirer contre le maintien de l’administration, de s’opposer activement et même passivement au contrôle exercé par les matons, ni d’envisager, demander ou même espérer la moindre libération – mais ça, c’était un objectif hypothétique de son projet et non son contenu. Mettant fin à l’égarement juridique de ses pensées, il recentra son attention sur le maton, qui était allé se rasseoir.
– …pouvez tout avouer tout de suite, après tout vous n’aviez même pas commencé de construire grand chose, hein ? Vous n’avez pas vraiment mis qui que ce soit en danger. Je suis sûr que le juge d’instruction sera conciliant.
A nouveau, le sourire de pub pour un soin dentaire, l’air narquois mâtiné de prévenance. Pourquoi se fatiguait-il comme ça ? Tout le monde savait que les gardiens devaient relâcher les détenus suspectés de quelque chose au bout de 24 heures, à moins de pouvoir convaincre un juge de les flanquer au mitard « préventivement ». Luc avait toujours trouvé hilarant le fait que la punition pour violation du règlement de la prison, c’était d’être enfermé dans une prison plus étriquée encore, une sorte de quartier de haute sécurité avec surveillance accrue. Un cachot dans un cachot. Et s’il violait le règlement – encore plus strict – de cette prison-dans-la-prison, est-ce qu’il serait enfermé dans une autre prison ? Il imagina des poupées russes emboîtées et se laissa aller à sourire.
– Ma parole, tu te fous de moi ! Très bien, puisque tu veux jouer les durs à cuire. Reste donc là à sécher sur cette chaise. Moi, je vais aller expliquer au juge que t’es un putain de terroriste qui voulait faire sauter une bombe hi-tech.
Le type se leva avec un empressement non-feint. D’après l’horloge – réglementaire – sur le mur, il restait à Luc 19 heures à patienter. Le maton allait sortir, mais se reprit, et se retourna vers Luc.
– Coopère, mon vieux, sinon tu vas vraiment finir en taule.
Luc ne put retenir un haussement d’épaules.
– Je suis déjà enfermé.
– Mais je te garantis que cette pièce, c’est un hôtel trois étoiles à côté de la cellule qui t’attend si tu ne parles pas.
– Vous aussi, vous êtes en prison.
L’officier maton écarquilla les yeux un instant, décontenancé, puis il lança, rageur:
– T’es qu’un taré de psychopathe !
Il claqua la porte. Luc l’entendit marcher sèchement dans le couloir qui longeait la salle. Bien sûr. Les poissons ne voient pas l’eau autour d’eux.

[à suivre]

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

One Response to Prisonniers partout – partie 2

  1. BastOoN says:

    C’est marrant, une fois j’étais tombé sur un reportage qui montrait la situation carcérale en Colombie, avec des prisons qui enfermaient notamment des parains de la drogue, mais qui étaient surtout administrées par ces même parains, le gouvernement ne contrôlant que les murs.

    Ces parains vivaient dans des cellules tout confort, avaient accès à des armes, des téléphones portables, toute une économie improbable via bakchichs et trafic d’influence.

    Et dans cette prison… il existait une autre prison.

    Ce qui m’avait conduit exactement à la même réflexion que toi.

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