Voilà une idée qu’elle est bonne

D’un peu partout, depuis plusieurs mois voire quelques années, on parle de laisser de côté le PIB comme indicateur de santé économique d’un pays, ou au moins de l’amender d’une manière ou d’une autre.

Ce n’est pas plus mal, étant donnée l’insuffisance manifeste du PIB pour ce qui est d’évaluer la quantité de richesse produite et consommée dans un pays. On pourrait par exemple, comme l’a suggéré je-ne-sais-plus-trop-qui il y a quelques mois, évaluer la valeur des ressources naturelles restantes et surtout l’évolution de cette valeur (à la baisse quand les ressources s’épuisent et à la hausse quand elles se reconstituent). C’est une fichtrement bonne idée, ça. Tellement bonne, d’ailleurs, que ça fait depuis au moins les années 80 que les libertariens, Walter Block en tête, demandent que ce soit fait: dans le domaine de la pêche notamment, en mettant fin à la « propriété publique » par l’état sur les eaux territoriales ainsi qu’au déni de droit de propriété sur les eaux internationales, en permettant aux pêcheurs d’acquérir et de défendre un titre sur une zone de pêche ou un banc donné ou à défaut sur une quantité de poissons existante (comme c’est déjà le cas avec les droits de pêche individualisés et commercialisables, qui ont plutôt bien marché en Islande et Nouvelle-Zélande), on met fin à la surpêche et à l’extinction des populations de poissons: celui qui exploite une ressource naturelle sans en être propriétaire ne fait pas entrer la dépréciation qu’il cause à cette ressource dans son propre calcul économique, tant qu’il reste quelque chose à extraire c’est considéré comme un gain ; alors que celui qui est propriétaire de la ressource qu’il exploite fait entrer la valeur totale de la ressource dans son calcul, en tant que capital dont la valeur est élevée par rapport à celle de ce qu’il en extrait. Ainsi, les dégâts infligés à l’environnement sont tout naturellement déduits du PIB, tandis que les efforts de préservation y ajoutent.

Ce problème [de surexploitation] ne se pose pas avec, disons, les vaches. Si les vaches étaient en liberté sur les terres et que personne n’avait le droit de les élever en enclos, nous passerions notre temps à les chasser au fusil et personne ne s’occuperait d’en élever de nouvelles. Nous aurions une pénurie de steak en un rien de temps, et c’est précisément ce qui est arrivé dans l’Ouest américain au siècle dernier avec les bisons jusqu’à ce que les droits de propriété privée soient reconnus, encouragés et défendus. — Laurence W. Reed

La différence est énorme: l’exploitant en l’absence de propriété obtient des revenus croissants en détruisant d’autant plus la ressource, tandis que l’exploitant propriétaire voit ses revenus augmenter quand il préserve et développe cette ressource. L’attitude de l’homme vis-à-vis de son environnement change: de simple « arracheur de matière » qui se dépêche de prendre le plus possible avant qu’un autre ne le fasse à sa place, il devient gestionnaire à long terme d’un investissement vivant qui lui est propre. Avec l’ajout des droits de propriété privée, l’appréciation des ressources naturelles permet même de gagner sa vie en laissant l’environnement tranquille, et plus encore en l’aidant activement à se rétablir. C’est cette différence qui explique comment et pourquoi les forêts de France sont si bien tenues. Si ce modèle était appliqué aux autres ressources naturelles dont nous dépendons, il y a toutes les raisons de croire que le même résultat très positif serait obtenu.

Le discours classique est: « les méchants capitalistes détruisent la forêt amazonienne parce qu’ils sont mus par la recherche du profit ». Ce qu’on oublie de signaler, c’est que cette forêt appartient à l’Etat brésilien et non aux capitalistes en question ! C’est l’Etat qui octroie des concessions. Résultat: les exploitants coupent et s’en vont. Si la forêt amazonienne était privée, ces propriétaires replanteraient pour sauvegarder leur patrimoine. — Pascal Salin

Imaginons qu’une coopérative de marins-pêcheurs du Finistère possède une zone de pêche donnée en Atlantique: leurs revenus seraient plus élevés (= ils seraient mieux récompensés par le marché à la fois parce qu’ils pourraient pêcher plus à l’avenir et parce que leur domaine vaudrait plus) s’ils entretenaient cette zone activement, par exemple en y réintroduisant des alevins ou de la nourriture, en y empêchant la pollution de leur propre initiative, etc. Chaque effort écologique serait un investissement au sens le plus strict, avec une valeur bien définie. Dans certains cas, si le poisson vient à vraiment manquer et que son prix ainsi que la valeur des zones de pêche s’envolent, ils pourraient même vivre de l’appréciation de la valeur de la zone en… arrêtant de pêcher – la spéculation mise au service du renouvellement des ressources naturelles !

On verrait même très probablement apparaître, comme avec la certification PEFC pour les forêts, des labels d’initiative privée garantissant le respect de l’environnement par les exploitants partenaires. Le principe peut même être appliqué à des espèces animales entières pour les sauver de l’extinction.


Pour ceux qui veulent en savoir plus, l’Université d’Aix-Marseille III organise chaque année une conférence sur le sujet de l’adaptation de la propriété privée dans le but de sauvegarder l’environnement. L’essentiel de leurs publications est accessible en ligne.

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

3 Responses to Voilà une idée qu’elle est bonne

  1. Mateo dit :

    Intéressant.

    Concrètement, à qui le pêcheur achèterait-il sa zone de pêche, que soit dans les eaux « nationales » ou « internationales »?

    Notons tout de même qu’il faut nécessairement que des pêcheurs s’unissent car dans le cas contraire, la « bonne gestion » d’une zone de pêche appartenant à un pêcheur unique n’aura qu’un faible impact sur la « récolte » qu’il peut espérer (à moins de poser une barrière tout autour de sa zone de pêche et encore… ou de posséder une zone immense) et son investissement ne se révelera pas rentable.

    Plus généralement, comment peut-on régler les problèmes de ce que j’appellerais les ressources et fluides « non contraints » – l’air par exemple? Les libéraux répondent souvent que le propriétaire d’une entité polluante, une usine par exemple, doit dédommager les propriétaires environnants. Cette réponse ne me convainc que partiellement, car s’il est vrai qu’à court terme la pollution engendrée ne concernera que les voisinage de la zone d’émission, à la long terme elle se propagera plus ou moins uniformément à toute la surface du globe. Il me paraît peu réaliste de dédommager l’ensemble des propriétaires de la planète… Autre exemple, celui des éléments polluants mobiles, typiquement les voitures, camions, avions etc. Étant donné que les routes ne seront pas privées de si tôt, comment résoudre ce problème de façon réaliste? Marché d’échange des polluants?

  2. jesrad dit :

    (Je crois bien que l’Institut Fraser a déjà répondu à ces questions, et d’autres, dans leur étude du sujet. Lien dans l’article.)

    « Concrètement, à qui le pêcheur achèterait-il sa zone de pêche, que soit dans les eaux “nationales” ou “internationales”? »

    Etant donnés les servitudes d’usage existantes, le plus réaliste aujourd’hui serait un système de droits de pêche (ce qui équivaut à des titres de propriété sur des poissons existants) comme il en existe en Nouvelle-Zélande et Islande. Dans la pratique ça marche très bien… à condition que les poissons existent vraiment: sinon on a un cas de fraude de la part de l’émetteur des droits de pêche (qui vend alors des poissons inexistants). L’état pourrait tout simplement mettre en vente la charge de la gestion des droits de pêche de diverses zones maritimes territoriales étendues, pour commencer. Vois ça comme une « privatisation de la gestion des mers » 😉 Quant aux eaux internationales suffisamment éloignées des côtes, il reste encore pas mal à faire, mais les outils de surveillance existent déjà (ce sont ceux de la sécurité maritime, de la météorologie et de la lutte contre la pollution) donc toutes sortes de solutions sont envisageables. Ma préférence va au homesteading avec arrangement amiable devant les tribunaux privés qui règlent déjà la quasi-totalité des litiges commerciaux du fret, car elle devrait avoir l’avantage de l’efficacité transactionnelle (Coase).

    « Plus généralement, comment peut-on régler les problèmes de ce que j’appellerais les ressources et fluides “non contraints” – l’air par exemple? »

    En réalité toute propriété est déjà plus ou moins « fluide ». Le corps renouvelle sa matière continuellement, par exemple. Pour autant ça n’empêche pas de savoir qui est qui. C’est pareil avec l’eau et l’air: les molécules vont et viennent, le volume, la composition, l’organisation et l’emplacement restent.

    « Il me paraît peu réaliste de dédommager l’ensemble des propriétaires de la planète… »

    C’est une fausse question. Là encore, je ressors Coase, et j’ajoute les considérations d’assymétrie d’information: poser ce genre de question revient à se demander comment faire l’impossible. On ne peut pas dépasser la limite que nous imposent les coûts de transaction, et donc il y aura toujours des agressions trop insignifiantes pour qu’on y réponde. C’est peut-être dur, mais il n’y a pas lieu de s’inquiéter de ce pour quoi nous ne pouvons réalistiquement rien faire.

    Dans la pratique, les forêts privées existantes aussi sont touchées par des polluants « de longue portée », mais ça n’empêche en rien la bonne tenue de ces forêts ni les progrès réalisés dans leur protection. Plus les coûts de transaction baissent avec le progrès technique, plus les pollutions mêmes très diffuses pourront être prévenues: la situation déjà bonne ne peut que s’améliorer encore.

  3. jesrad dit :

    Signalé sur liberaux.org: sur le lac Malombe au Malawi les résidents font régner strictement leur droit de propriété sur les eaux, avec de très bons résultats.

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