Assez vieux pour mourir, assez vieux pour vivre ?

Traduction d’un article de J. Neil Schulman, extrait de « Stopping Power », publié en 1994. Ce texte parle de la société américaine de l’époque, mais très peu de choses ont changé – et quand elles l’ont fait, c’est en mal, par conséquent ce texte conserve toute sa pertinence.

Devrait-on autoriser les enfants à amener des armes à feu à l’école ? Demandez à pratiquement n’importe qui, et il vous répondra « Sûrement pas ! »

C’était facile. Maintenant essayons-en une plus difficile.

Est-ce qu’un jeune de 14 ans ayant assassiné un camarade de classe pour lui prendre son baladeur devrait être jugé comme un adulte, et s’il est condamné à la peine capitale, être exécuté comme pourrait l’être un autre assassin de 25 ans ?

Pour celle-là les réponses risquent d’être moins tranchées.

Encore une: pour quelle raison les adolescents se voient-ils offrir des préservatifs au Lycée – voire au collège – pour éviter des grossesses précoces non-voulues ou la propagation du SIDA, mais ne sont pas assez âgés pour avoir ouvertement des relations sexuelles monogames reconnues légalement ?

Toutes ces questions sont axées sur la définition de ce qui distingue un adulte d’un mineur.

La biologie sépare les mammifères entre enfance et âge adulte par le moment où ils sont capables de se reproduire. Pour les primates, il s’agit de la première menstruation chez les femelles et le début de la spermatogénèse chez les mâles.

Pendant l’essentiel de l’histoire humaine, la ligne biologique départageant l’enfance et l’âge adulte – la puberté – était aussi la ligne de démarcation légale et culturelle. Le droit commun anglais permettait le mariage dès l’âge de 12 ans pour les filles et 14 pour les garçons. La célébration juive de la bar mitzvah, par laquelle un garçon de 13 ans prend la pleine responsabilité de ses péchés devant Dieu, donne une autre ligne bien définie. Et dans beaucoup des pays du Tiers-Monde aujourd’hui, la réalité économique fait qu’on doit y considérer tout jeune post-pubescent comme adulte.

Dans les USA modernes, on ignore à la fois la tradition et la biologie en élevant arbitrairement l’âge légal de la majorité. La limite pour l’engagement militaire est de 17 ans avec consentement parental. À 18 ans on exige le recensement, on permet le vote, et dans plusieurs états on légalise le mariage et la capacité à signer des contrats valides. Les droits restants réservés aux adultes – comme celui de boire de l’alcool – sont obtenus à 21 ans.

Les principales raisons pour étirer l’âge légal de la majorité au delà de la maturité biologique sont autant politiques que culturelles. Elles incluent l’instruction obligatoire suivant des cursus établis par le gouvernement jusqu’à l’âge de 16 ans dans la plupart des états, et les attentes sociales d’une instruction plus poussée chez les aisés, ce qui allonge la durée de dépendance économique envers les parents vers le milieu de la vingtaine, et parfois jusqu’à la trentaine.

Les mots « adolescent » et « jeune » [NdT: quand ce mot se réfère à un individu âgé de 13 à 19 ans environ] n’ont aucun sens biologique ; ils se réfèrent à des définitions légales et à des normes sociales.

Les adultes reconnus ont bien des difficultés à considérer la plupart des individus post-pubescents, mais toujours mineurs légalement, comme leurs véritables pairs. L’adolescent ordinaire d’aujourd’hui est quasiment illettré ou à peine cultivé. Ils n’ont d’opinions qui ne soient conçues spécifiquement pour les intégrer à leur tribu. Ils ont un amour-propre perturbé et encore moins de contrôle d’eux-même. Ils sont obsédés par le sexe et peinent à faire face aux tourments émotionnels que cela engendre. Ils ne s’intéressent qu’au frivole et au trivial ; sont financièrement et émotionnellement dépendants de leurs parents, qu’ils détestent pour cette raison ; sont incapables de pensée abstraite complexe et indépendante en termes temporellement conditionnels ; et trouvent sans cesse de nouveaux moyens de tester leurs chances de survie. Dans le climat relativiste de notre époque, ils sont souvent complètement amoraux.

Avec une telle sous-culture pourrie, il ne faut pas s’étonner que leur taux de suicide soit si élevé, que leur criminalité explose, et que les gangs de jeunes n’aient même plus la simple décence de se castagner face à face – ils tendent des embuscades ou commettent des fusillades en voiture.

Ce n’est pas non plus surprenant s’il se trouve beaucoup de gens pour s’inquiéter de ce que ces jeunes possèdent des armes à feu.

Cependant, des inquiétudes similaires avaient aussi été exprimées vis-à-vis des esclaves nouvellement affranchis, dans le Sud post-guerre de sécession. Les Blancs du Sud les considéraient comme immatures, illettrés, dépendants et indignes de la pleine citoyenneté. Les premières lois contre la circulation des armes dans ce pays furent passées pour exiger que les Noirs demandent la permission aux fonctionnaires blancs pour posséder et porter une arme.

La question des « armes et enfants » est au cœur du débat sur la répression des armes à feu aujourd’hui. Dans ses textes, Handgun Control Inc. définit un « enfant » comme une personne de 19 ans ou moins, afin de gonfler très sensiblement les statistiques qui montrent que ces « enfants » meurent sous les balles plus souvent que toute autre catégorie. Si un membre des Crips de 18 ans descend un membre des Blood de 17 ans, Handgun Control Inc classifie cela comme un enfant tuant un autre enfant.

Quand les membres de gangs de 13 ans doivent « faire leurs preuves » – commettre un meurtre – pour obtenir une part des profits des ventes lucratives de drogues … quand les filles-mères, le SIDA et la distribution de préservatifs aux lycées sont des thèmes populaires de débat politique… quand les tribunaux réduisent l’âge auquel un « enfant » peut être jugé comme un adulte pour un crime ou délit grave, le décalage entre l’image que notre culture a de l’enfance avec la réalité est souligné.

La question de comment transformer un enfant irresponsable en adulte responsable dépend ainsi de ce qu’un adulte est lui-même traité en adulte par l’ordre social environnant. Notre société est de plus en plus paternaliste en matière de politique [NdT et même très largement maternaliste, maintenant]. Nos lois sur les drogues impliquent que nous sommes incapables de décision rationnelle quand à ce que l’on peut ingérer ; le gouvernement assume le rôle parental de prescription et proscription.

Nos lois sur la protection des consommateurs et la réglementation des affaires impliquent que nous sommes, individuellement ou en groupes privés, incapables de prévenir notre propre manipulation ; le gouvernement assume le rôle de décider pour nous qui est digne de confiance pour faire affaire avec qui.

N’est-il pas clairement évident que l’objectif d’un état-nounou est de produire une génération de juvéniles permanents ? Et n’est-il pas aussi clairement évident que l’extension de l’enfance légale et culturelle de plusieurs années au delà de la puberté est le mécanisme principal pour obtenir la déresponsabilisation et l’infantilisation de la population adulte ?

Aujourd’hui des jeunes de 14 ans armés organisent le racket de leurs camarades de classe. Et ces rackets sont renforcés par des séances de tir en pleine cour sur ceux qui résistent. Si les victimes membres d’aucun gang décident de s’armer pour se défendre, notre défenseur moderne de l’enfance les désarme et les laisse vulnérables face à leurs pairs criminels.

C’est, peut-être, un peu trop demander à notre société de laisser à ses jeunes adultes leurs droits de citoyens, quand même leurs parents sont privés de beaucoup des leurs. Mais est-ce trop demander d’exiger un brin de cohérence ?

Quel que soit l’âge auquel la société déclare qu’on est assez vieux pour être responsable de ses crimes doit aussi être l’âge légal de la majorité. Si on est assez vieux pour répondre d’un meurtre, on est assez vieux pour se défendre des meurtriers. Si on est assez vieux pour voir ses amis mourir sur un champ de bataille au nom de son pays, on est assez vieux pour boire afin d’oublier. Si on est assez vieux pour se voire proposer des préservatifs dans le hall de l’école, on est assez vieux pour décider de se marier.

Et bien que ce ne soit pas une certitude absolue, l’histoire humaine suggère qu’un adulte biologique, quand on lui accorde ses droits d’adultes et les responsabilités qui vont avec, pourrait fort bien se mettre à agir en tant que tel.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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