Mythologie conservatrice: le « protectionnisme »

Cette semaine, dans notre cours de praxéologie aléatomadaire, nous allons étudier divers mythes et légendes d’origine conservatrice. Aujourd’hui, voyons l’absurdité du « protectionnisme ».

Pour beaucoup de conservateurs, il semble utile d’empêcher certains mouvements et échanges dès lors que ceux-ci se font en travers d’une ligne arbitraire donnée, appelée « frontière ». C’est à la fois une mystification et une tragédie, car déployer des efforts pour barrer la route aux actions humaines libres (qui ne causent de tort à personne), n’est utile à personne, pas même à celui qui s’y adonne. Au contraire de lui être utile, elle lui coûte en efforts pour s’écarter de sa route afin d’aller barrer celle de l’autre. En s’opposant à ce que le « barré » s’échinait à faire librement, elle ne lui rend pas non plus service. Qu’y aurait-il donc de positif à attendre du « protectionnisme » ?

Pour justifier ce gâchis, les conservateurs ont deux théories: la première est que, en forçant les consommateurs locaux à acheter plus cher la même chose localement que ce qu’il leur en coûterait d’acheter à un producteur situé derrière la ligne arbitraire, la mesure aiderait à maintenir l’existence d’emplois locaux. Soit ! Si l’objectif à suivre est simplement l’existence d’emplois sans autre considération, à ce compte là, il serait encore plus efficace de forcer ces mêmes producteurs à faire leur travail plus lentement et moins efficacement encore. S’il faut demain employer dix maçons pour poser autant de briques que n’en pose un seul aujourd’hui, voilà dix fois plus d’emplois dans la construction ! Faisons-les poser leurs briques une main attachée dans le dos, par exemple.

L’absurdité d’un tel « raisonnement » vient tout simplement de ce qu’il confond l’existence d’emplois avec le progrès économique (d’où la formule travailler plus pour gagner plus ?). Il n’en est rien, bien sûr: le travail n’est que l’opération nécessaire à la création de richesse, pas la richesse elle-même. Moins on a besoin de travail pour créer une même richesse, mieux on se porte (travailler mieux pour gagner plus, tout simplement). Au contraire de ce que croit le conservateur moyen, la recherche du progrès économique passe donc par la réduction du travail à richesse égale (on y gagne du temps qu’on peut alors consacrer à autre chose, essentiellement des actions permettant un peu plus l’enrichissement de la vie). De sorte qu’en s’opposant à la baisse des prix permise par la division plus large du travail dans le monde, le protectionniste s’oppose en fait au progrès économique et tue les emplois de demain, qui sont pourtant plus faciles et créant plus de richesses que ceux qu’ils remplacent, au nom des emplois d’hier.

Démonstration, pour ceux qui ne seraient toujours pas convaincus:

0) J’achète un TShirt à un fabricant français pour 30 euros parce que je n’ai pas le droit d’acheter le même à un producteur espagnol pour 10 euros.

Bilan: -30 euros, +1 TShirt

1) J’achète le TShirt en Espagne pour 10 euros. Me restent 20 euros, avec lesquels j’achète en France, au type qui ne fait désormais plus de TShirts mais fait du cidre, deux bouteilles.

Bilan: -30 euros, +1 TShirt, +2 bouteilles de cidre

Avec les mêmes efforts qu’il m’a fallu pour obtenir 30 euros, j’ai beaucoup plus de richesse.

« Mais la Fraônce a perdu 10 euros qui sont partis en Espagne ! » font généralement remarquer les conservateurs les plus bornés. Effectivement, quand j’achète quelque chose à quelqu’un, nos comptes en banque respectifs se font déséquilibrer en sa faveur. Quel sens de l’observation stupéfiant ! Quel impact peut bien avoir le fait que les comptes bancaires des gens vivant d’un côté d’une ligne arbitraire progressent différemment des comptes bancaires de ceux qui vivent de l’autre côté ? C’est là un mystère qui donne au mercantilisme tout son charme désuet. Mais au fait, pourquoi s’inquiéter de ce « déséquilibre » de monnaie, et pas du « déséquilibre » de richesses qui s’est fait en sens inverse ? Car, après tout, un TShirt est parti d’Espagne pour aller en France: voilà les Ibères appauvris d’un vêtement au profit des Français. Les conservateurs devraient plutôt s’en réjouir, non ?

Vient ensuite la remarque de l’emploi. On a échangé ici un emploi de fabricant de TShirts pour un emploi de producteur de cidre. S’il est plus agréable d’être producteur de cidre en France que fabricant de TShirts en Espagne, pour celui qui a changé de casquette, tant mieux: c’est donc que l’échange a été profitable à tout le monde. Sinon, il devrait avoir la liberté de s’expatrier pour aller faire des TShirt en Espagne (nous verrons cela plus bas).

« Mais il gagne désormais moins bien sa vie: il vend pour 20 euros au lieu de 30 ! » continuent de faire remarquer les conservateurs les plus stupéfiants d’acuité. En réalité, les 20 euros ne se comparent aux 30 qu’à travers les efforts qu’il a fallu au consommateur pour les obtenir au départ. En dehors de cela, une telle comparaison est vaine: après tout, pour les efforts qu’il lui fallait, avant, pour fabriquer un seul TShirt, voilà qu’avec les mêmes efforts il peut faire assez de cidre pour s’acheter deux TShirts. Vu sous cet angle, notre producteur de cidre a doublé son pouvoir d’achat. Alors, s’est-il appauvri ou s’est-il enrichi ? Tout ça ne nous apprend qu’une seule chose: que la richesse ne dépend pas des chi-chiffres colorés qu’on trouve sur des bouts de papier, mais avant tout de la quantité de richesse obtenue pour un même effort.

Il nous reste à voir une forme particulièrement destructrice de « protectionnisme »: celle qui s’interpose sur le passage non pas des marchandises, mais des services, et en particulier celui de la capacité de travail. Car la réglementation de l’immigration n’est pas grand chose de plus qu’une façon de forcer les consommateurs de travail à se fournir localement, pour plus cher.

Pour un grand nombre de conservateurs, l’immigration est un fléau ou au moins une menace, qui « vole » les emplois des autochtones, « vole » les aides et subventions locales, et détruit la culture nationale.

Constatons pour commencer le grotesque qu’il y a à accuser en même temps les immigrés de « voler » les aides et subventions, et les emplois (qui financent les aides et subventions en question). Which is it ? comme dirait Bryan Caplan: soit ils financent plus les aides et subventions des autochtones en travaillant à leur place, soit ils reçoivent plus de ces aides et subventions qu’ils n’en cotisent, mais ils ne peuvent pas faire les deux en même temps !

Si les immigrés occupent des emplois « à la place » des autochtones, c’est à dire pour moins cher, cela nous ramène exactement à la situation de la vente transfrontalière de TShirts vue plus haut. Même si un autochtone se retrouve à faire un travail moins bien payé en chi-chiffres colorés, comme le fabricant de TShirt français devenu producteur de cidre, n’implique pas qu’il se soit appauvri: ce serait encore une fois confondre la richesse avec sa représentation (pour une explication simple de l’enrichissement par la baisse des salaires, lire ceci).

Si les immigrés perçoivent plus en aides et subventions diverses qu’ils cotisent en retour, c’est uniquement la faute du système de « redistribution » lui-même. D’ailleurs, comme nous l’avons vu la semaine dernière en étudiant les mythes socialistes, en fait « d’aide » cela signifie simplement qu’ils paient d’autant plus d’impôts cachés ou indirects que les autres.

Reste la question de la « culture nationale ». Existe-t-il seulement une telle chose ? Regardez-moi: descendant d’immigré italien, à la culture plus anglo-saxonne que franchouillarde, à l’attitude pourtant typiquement française (je râle tout le temps, et surtout au sujet de la politique), je défends la langue française contre la maltraitance (pensez donc, il m’arrive même de corriger les fautes de syntaxe et de grammaire dans les commentaires de mes lecteurs) et je me suis fait un drapeau (virtuel, certes) qui n’a rien de tricolore. Y a-t-il quelqu’un capable de dire quel est mon « pourcentage de francitude » ? Sur quels critères objectifs ? Pourquoi, au fait, vouloir à tout prix définir une « culture » unique qui s’appliquerait sur un territoire arbitrairement défini, au lieu laisser chacun libre de sa culture sur sa propriété, et respectueux de celle qu’il pourra trouver chez l’autre ? À ce titre l’initiative de notre Préz’ de créer rien moins qu’un Ministère pour s’occuper de la brûlante question de cette identité nationale est parlante: devra-t-il aussi en créer à l’échelle des Régions, dont les identités culturelles sont pourtant fort disparates (essayez donc de faire admettre la supériorité culinaire de la choucroute à un breton, ou du fromage corse à un Antillais). De deux choses l’une: soit une identité plus « locale » prime sur l’identité « nationale », soit c’est l’inverse. Dans le premier cas, les distinctions et exceptions à l’identité « nationale » seront aussi nombreuses qu’il y a des familles dans le pays ; dans le second cas, personne ne sera jamais d’accord sur quelque dénominateur commun acceptable.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit: toutes les « cultures » ne se valent pas, et des critères objectifs (de justice, en particulier, quand ce n’est pas carrément de logique) peuvent s’y appliquer. Mais ça reste une responsabilité (et donc aussi une initiative) individuelle, pas collective*. En dehors de ces critères objectifs, par exemple en matière de liberté de culte, il ne saurait y avoir de lien avec la position géographique. Au passage, je trouve que celui qui tremble pour sa propre culture à l’idée que son voisin puisse en avoir une différente, n’est vraiment pas confiant (quoiqu’ils n’ont peut-être pas complètement tort: après tout, un siècle d’importation massive de culture collectiviste conçue par des philosophes allemands et des politiciens russes a sacrément détruit notre tradition rationnaliste de « peuple cartésien »…)

Pour finir, évoquons un phénomène très étrange, la colonisation, qui est l’exact inverse du protectionnisme: il consiste à encourager, par la force ou à coup d’argent volé, les échanges en direction d’un territoire arbitrairement défini. Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, la colonisation a sur le pays qui s’y adonne le même effet que le protectionnisme a sur les pays qu’il gêne, ce qui fait que les participants sont tout aussi perdants dans un sens que dans l’autre. C’est une des raisons pour laquelle Frédéric Bastiat (encore lui !), qui considérait le protectionnisme comme sa bête noire personnelle, s’opposait tout autant à la colonisation.


* Encore faudrait-il qu’on nous en laisse la possibilité… malheureusement, l’état s’oppose violemment à ce que je « discrimine » les gens à cause, par exemple, de leur végétarianisme, de leur aversion apprise à l’alcool, ou de leur tendance à envisager sérieusement la lapidation des femmes adultères… Alors que ce serait pourtant la façon la plus rapide, efficace et non-coercitive pour leur faire réviser ce genre de croyances irrationnelles et malsaines. Ou de me faire changer d’avis, qui sait. Katallassein, comme disent les Sioux.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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