Nauru: les leçons du passé

L’île de Nauru, dans le Pacifique Sud, est la plus petite île-nation du monde, et la seule république dépourvue de capitale. C’est un gros rocher couvert de phosphates principalement d’origine aviaire (guano), de 21 kilomètres carrés, peuplé de Micronésiens et Polynésiens.

L’histoire de ce petit bout de terre est intéressante à plus d’un titre: depuis 1907, la principale (de très loin) activité économique de l’île était l’extraction de phosphates pour la confection d’explosifs (pour les deux Guerres Mondiales) et d’engrais (pour la Révolution Verte: ces engrais ont sauvé l’Inde de la famine et donné tort une nouvelle fois aux malthusiens, mais ça, c’est une autre histoire passionnante). L’histoire de Nauru est inextricablement liée au phosphate, et en fait il n’y a peut-être pas de nation au monde dont le destin n’a été plus lié à son propre rapport à l’économie.

Ce destin commence en 1906 avec l’établissement sur l’île du minage de phosphate par la Companie des Phosphates du Pacifique, une entreprise néo-zélandaise, d’abord sous la responsabilité de l’Allemagne et des Rois de Nauru qu’ils avaient établi comme autorité politique locale, puis celle de l’Australie en 1914, puis de la Grande-Bretagne en 1920, puis sous l’autorité de la Ligue des Nations, qui a attribué la souveraineté sur l’île à la Grande Bretagne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande après la première Guerre Mondiale. La British Phosphate Commission prit alors le relais de l’exploitation des phosphates de l’île à partir de 1919 (jusque dans les années 60). L’île fut bombardée par les Nazis en 1940, puis envahie par les Japonais en 1942, puis administrée par les USA autour de 1946, puis par l’Australie.

Comme on le voit ici, l’avidité des états pour la richesse colossale que représentaient les réserves de phosphates de l’île à l’époque en a fait dès le départ un point d’attraction des conflits armés et des disputes de « souveraineté territoriale », sans grande considération pour les droits naturels des habitants de l’île. Cela ne veut pas dire que ceux-ci étaient à même de vivre en paix à l’époque, pour autant: avant l’arrivée des Allemands en 1888, Nauru était en pleine guerre civile depuis 10 ans.

La gestion des ressources de l’île s’est donc faite, pendant une bonne part du XXème siècle (la période la plus teintée de socialisme de toute l’Histoire de l’humanité), sous la direction de gouvernements complètement détachés de toute considération de consentement de la part des habitants (descendants locaux comme immigrants), qui pourtant devraient, selon les principes libéraux du homesteading, être les vrais propriétaires des terres exploitées. Pendant toutes ces années, la possession de Nauru n’a été pour les états qu’un moyen simple de contrôler d’autorité une concession minière juteuse sur laquelle ils prenaient une grosse commission (ce qui rappelle l’histoire des Bushmen du Kalahari, et celles de toutes les nationalisations de réserves de pétrole), en toute illégitimité.

De 1966 à 1968, l’île obtint son indépendance, s’établit en république représentative, puis… les concessions minières de la British Phosphate Commission furent nationalisées par l’état nouvellement indépendant pour créer l’entreprise publique Nauru Phosphate Corporation.

Normalement, arrivé là, le lecteur averti pousse un long et douloureux cri d’effroi, glacé d’horreur par l’anticipation des catastrophes à venir.

Et pour cause: la suite de l’histoire donne totalement raison à Hans-Hermann Hoppe, quand il explique comment et pourquoi une démocratie représentative est encore pire qu’une monarchie absolue dans certaines conditions… conditions parfaitement réunies alors à Nauru.

Note: Pour Hoppe, une anarchie libérale est toujours préférable à toute forme de gouvernement, mais à défaut une monarchie absolue est préférable à une démocratie représentative surtout lorsqu’une grande partie de l’économie d’une nation dépend d’une ressource en particulier, et ce pour une raison très simple: le monarque absolu, lui, a un bien meilleur intérêt à considérer le long terme dans la gestion de cette ressource puisqu’il en sera possesseur effectif toute sa vie et la léguera à ses enfants, qui comptent pour lui au moins un minimum ; tandis que le représentant élu pour quelques années, au contraire, a tout intérêt à traire la vache rapidement avant la fin de son mandat et ne rien laisser à ses adversaires politiques qui prendront sa suite.

Il y a des livres et des articles de presse très bien documentés et particulièrement démoralisants sur le sujet de la corruption monumentale, des gaspillages astronomiques, des détournements et spoliations sans la moindre décence, qui ont suivi cette nationalisation à Nauru. S’il fallait un symbôle pour représenter et incarner l’horreur et l’injustice qui grouillent, bien cachés, au coeur du collectivisme, ce serait bien cette période de l’histoire de Nauru.

La façon dont le peuple de Nauru a été définitivement dépouillé de ses droits constitue en effet une odieuse arnaque collectiviste. Emportés par l’élan gauchiste de l’époque (1968-1970), sur les traces des nombreuses autres indépendances et nationalisations des ressources naturelles qui ont eu lieu ces années-là un peu partout dans le monde, les habitants de Nauru ont cru que collectiviser ce qui constituait bel et bien l’essentiel des moyens de production de l’île pourrait leur apporter la prospérité éternelle et, n’en doutons pas, la « justice sociale ». Dans les faits, Nauru avait basculé en l’espace de quelques années d’une forme de féodalisme, qui les dépossédait, vers le socialisme lourd.

Ayant sous la main une manne considérable (le PIB par habitant de Nauru a atteint le triple de celui des USA !), les dirigeants de Nauru ont démontré en actes que les prévisions de Hoppe étaient fondées, en tirant toujours plus sur les phosphates pour financer toujours plus de programmes destinés à acheter toujours plus cher les votes des habitants tout en s’en mettant plein les poches au passage, toujours plus vite. C’était à qui arriverait à monnayer un peu plus la ressource commune, tout en distribuant un peu plus des miettes restantes, en subventions et sinécures dans les institutions gouvernementales, pour satisfaire encore l’avidité – encouragée par ces excès – des électeurs. Et même les investissements supposés durables effectués par les élus se sont avérés, comme l’avait prédit Ludwig von Mises au début du siècle dernier, être des malinvestissements induits par la destruction du calcul économique individuel par le socialisme.

En économie, le phénomène à la base de cette histoire est systématiquement étudié. Il porte le nom de tragédie des biens communs. Tel le champ de fourrage commun à tout le village dans l’exemple classique enseigné en économie, les ressources communes de phosphates de Nauru ont été surexploitées sans la moindre considération pour l’avenir. La valeur considérable de ces ressources a été gaspillée en richesse rapidement consommée, propulsant le niveau de vie de Nauru bien au-dessus de la moyenne du Pacifique pendant cette période. Pire encore, la valeur future de ces ressources fut massivement bradée pour emprunter encore plus et dépenser tout de suite, dans la plus pure tradition keynésienne. Et quand les strates de phosphates ont été quasiment épuisées, dans les années 80, les habitants de Nauru comprirent soudain qu’ils avaient volé et pillé leur propre avenir, exactement comme les Français sont tout juste en train de comprendre, aujourd’hui, que les « avantages sociaux » d’hier ont en fait été dérobés à leur futur et reviendront leur exploser à la figure sous la forme de la dette publique. Un chiffre en particulier est significatif de l’héritage du socialisme extrême de Nauru: 95% des actifs de l’île sont employés par l’état.

Pour Nauru, ce fut la fin de la fête, et le début d’une longue et sinistre gueule de bois. Après les lendemains qui chantent, c’étaient les surlendemains qui déchantent. À cela s’ajoutèrent les conséquences environnementales de la collectivisation et de la surexploitation qui en avait découlé, écho navrant des grandes catastrophes écologiques qui eurent également lieu dans les autres pays communo-socialistes (Mer d’Aral, Tchernobyl, etc…), inévitables dans un régime d’irresponsabilité collective. La population de Nauru elle-même porte physiquement la trace de la période de surexploitation / surconsommation suivie du contrecoup brutal de la décroissance, avec un taux d’obésité ahurissant de 90% chez les adultes, et le taux de diabètes de type II le plus élevé du monde.

Aujourd’hui, Nauru est en phase de rémission, lentement et douloureusement, pour se sortir du gouffre abyssal où l’a plongé son intense épisode collectiviste. Les habitants se sont lancés dans la voie contraire: Nauru est aujourd’hui un paradis fiscal intéressant abritant de très nombreuses banques et assurances offshore, et pendant plusieurs années l’état local vendait même ses passeports (ce qui constitue, techniquement, l’action la plus agoriste qu’un état puisse réaliser). Ils n’ont pas encore franchi le pas vers l’application de la propriété privée à la mer, mais ont établi des droits de pêche commercialisables, ce qui est une étape intermédiaire. Ils ont aussi commencé à établir les responsabilités réelles de la destruction de leur environnement, et traîné en justice une partie des coupables au moins. De nombreuses entreprises publiques ont été privatisées, les effectifs des fonctionnaires réduits, leurs salaires gelés, et les dépenses publiques réduites. Comme l’Argentine un peu plus tard, l’état de Nauru avait été acculé à la banqueroute (qui a dit que les états ne faisaient pas faillite ?), ne pouvant plus payer ses bons du trésor. Il continue d’en payer le très lourd passif à ce jour, et dépend de l’aide financière de l’Australie pour se maintenir. Le taux de chômage est de 90% à cause de l’arrêt de l’exploitation du phosphate, et les habitants tentent de reconstruire tant bien que mal une économie soutenable rationnelle par le tourisme, la pêche et l’export de noix de coco. Malheureusement, les bases collectivistes, en particulier la Nauru Phosphate Corporation, et bien d’autres companies publiques comme l’invraisemblable Air Nauru, sont toujours en place.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

5 Responses to Nauru: les leçons du passé

  1. Leepose says:

    (le PIB de Nauru a atteint le triple de celui des USA !)

    J’imagine que tu parles du PIB par tete.

  2. Anton WAGNER says:

    J’avais déjà parlé de cette île, ici. J’avais vu un documentaire d’Arte sur la désastreuse situation économique de l’île. Mais l’origine collectiviste de la catastrophe ne ressortait, étrangement, pas comme telle… Ce billet apporte donc d’intéressantes précisions !

  3. jesrad says:

    Oui, c’est le PIB par habitant 😮

    Je m’étonne qu’on ne parle pas avec plus d’insistance sur le collectivisme de ce micro-état, alors que l’état était le seul propriétaire de tout dans l’île, que tout était géré à travers l’administration publique, que les seuls emplois quasiment étaient des postes de fonctionnaires, que logement, eau, électricité et nourriture était fournis par la collectivité, etc…

    Nauru a été le modèle même du « paradis soc-dem » exploitant les ressources naturelles « au profit de tous ».

    Si les Nauruans avaient opté pour la propriété privée de leurs terres, attribuées aux habitants au départ et commercialisables librement, et surtout l’exploitation privée au lieu de publique, ils n’en seraient certainement pas là. En particulier, la comparaison avec les Emirats Arabes Unis est particulièrement pertinente, pour comprendre la remarque de Hans-Hermann Hoppe.

  4. Maxime says:

    Oui enfin c’est bien gentil de s’inquiéter pour la population mais j’aimerais avoir des precisions sur le coté ECOLOGIQUE et la destruction de nombreuses espèces, aussi bien vegetales que animales
    merci bien

  5. jesrad says:

    Je n’ai pas parlé de dégâts écologiques car je n’ai pas beaucoup d’infos là dessus et parce que ce n’était pas le sujet. Mais c’est quand même intéressant d’en savoir plus ! Si vous lisez l’anglais, cette page peut vous en apprendre pas mal.

    En gros, la végétation a été arrachée pour permettre l’extraction de phosphate, ce qui a réduit les précipitations et causé des sécheresses répétées. La rousserolle locale est toujours menacée d’extinction.

    À l’heure actuelle la revégétalisation naturelle a permis de « récupérer » 63% de la surface perdue, mais on reste loin de la forêt tropicale d’origine, donc les précipitations sont toujours affectées.

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