La disparition annoncée de l’état

À lire d’urgence, l’interview du magazine Reason avec le prix Nobel Ronald Coase, qui a étudié la question de l’utilité de l’intervention de l’état en long en large et en travers pendant toute sa carrière:

Reason: Vous avez dit que vous n’étiez pas libertarien. Comment décririez-vous votre position politique ?

Coase: Je n’en sais vraiment rien. Je ne rejette pas toute politique sans considérer quels seraient ses résultats. Si quelqu’un dit qu’il veut telle réglementation, je ne dis pas que cette réglementation va être mauvaise. Voyons ça. Ce que nous découvrons c’est que ce que la plupart des réglementations produisent, ou ont produit de nos jours, c’est un résultat pire. Mais je ne dirais pas que toute réglementation aurait cet effet simplement parce qu’on peut trouver des circonstance où elle ne le serait pas.

Reason: Pouvez-vous nous donner un exemple de ce que vous considérez comme une bonne réglementation et un exemple de ce que vous considérez comme une mauvaise réglementation ?

Coase: C’est une question très intéressante parce qu’on ne peut pas y donner de réponse. Quand j’étais rédacteur pour le Journal of Law and Economics, nous avions publié toute une série d’études de la réglementation et de ses effets. À peu près toutes ces études — peut-être même toutes – suggéraient que les résultats de la réglementation avaient été néfastes, que les prix étaient plus élevés, que le produit était moins adapté aux besoins des consommateurs, qu’il en aurait été autrement. Je n’étaits alors par prêt à accepter l’avis que toute réglementation devait forcément produire ce genre de résultat (NDT: Coase a commencé sa carrière universitaire comme socialiste, le contact avec les faits a changé progressivement son opinion). Et donc, quelle était mon explication pour les résultats que nous avions obtenus ? J’avançais que l’explication la plus probable était que le gouvernement opérait alors à une échelle tellement massive qu’il avait atteint ce que les économistes appellent le retour marginal négatif. Tout ce qu’il fait en plus, il le rate. Mais ça ne voulait pas dire que si nous réduisions considérablement la taille du gouvernement, nous ne trouverions pas des activités qu’il puisse faire bien. Jusqu’à ce que nous réduisions la taille du gouvernement, nous ne pourrions pas savoir lesquelles.

Reason: Quel serait un exemple de bonne réglementation ?

Coase: Je ne me souviens d’aucune qui soit bonne. Réglementation des transports, réglementation de l’agriculture — l’agriculture c’est le A, le zonage c’est le Z. Vous savez, vous allez de A jusqu’à Z, et elles sont toutes néfastes. Il y avait tellement d’études, et le résultat était bien universel: les effets étaient néfastes.

Reason: Que pouvez-vous nous dire qur les phares ?

Coase: Les économistes ont toujours utilisé les phares comme un exemple de service qui devait être fourni par un gouvernement. Comment un fournisseur privé pourrait faire un profit avec un phare ? Donc sans gouvernement il n’y aurait pas de phares (NDT: le phare a longtemps été l’exemple classique de « bien public »). Ma méthode habituelle est d’observer ce qui se passe réellement, et si vous regardez ce qui se passait réellement vous découvrez qu’il y a eu une très longue période pendant laquelle les phares étaient fournis par le secteur privé. Ils étaient financés par le privé, ils étaient construits par des employés du privé, ils étaient tenus par des gens qui étaient propriétaires privés des phares, qu’ils louaient ou vendaient à d’autres.

Certains ont dit que ce qui se passait alors avec les phares n’était pas vraiment de l’entreprise privée. Le gouvernement devait être impliqué d’une façon ou d’une autre dans la gestion des droits, etc. Je pense que c’est des conneries car autant alors dire qu’il n’existe aucune propriété privée dans aucune maison d’après ce raisonnement, puisque vous ne pouvez pas transférer les droits sur une maison sans examen de titre et consignation et sans obéir à toute une série de réglementations, dont beaucoup sont appliquées par le gouvernement.

Reason: Je pensais que c’était intéressant que les transporteurs étaient ceux qui faisaient pression pour mettre en place la taxe (NDT: une taxe sur chaque expédition par navire pour financer les phares) parce qu’ils voulaient une incitation pour l’investisseur privé de construire un phare. Quelle réaction avez-vous eu au fil des années quand Paul Samuelson ou d’autres économistes utilisaient l’exemple du phare comme fonction nécessairement gouvernementale ?

Coase: Samuelson dit que j’avais tort et qu’il avait raison, et il bave de rage quand les gens parlent de l’exemple du phare. Il dit que Coase a tort; qu’il ne résout pas le problème du parasite. Qui sont dans ce cas les parasites ? Les navires étrangers qui passent au large de la Grande Bretagne sans faire escale dans un port britannique. D’après l’approche de Samuelson, que faut-il faire ? Est-ce qu’il faut exiger de la part des gouvernements étrangers une subvention ? Est-ce que vous taxez les gens en Grande Bretagne simplement parce que des navires étrangers obtiennent un service sans le payer ? Que faut-il faire ?

Mon approche est de comparer les différentes alternatives qui existent. Les gens comme Samuelson aiment inventer un monde parfait et dire que le marché ne permet pas d’atteindre ce point et impliquent que le gouvernement devrait faire quelque chose. Ils arrêtent leur analyse à ce stade. (NDT: on appelle généralement cette attitude le sophisme du Nirvana)

Reason: Mais si les gouvernements fabriquent et entretiennent les phares pour un prix nul pour les transporteurs, il y aurait un énorme problème de parasitage, les transporteurs parasiteraient les contribuables. Mais il vous a fallu revenir dans le passé pour trouver la propriété privée des phares ?

Coase: Oui, c’est exact. Vers 1838 environ, je ne me souviens plus, les phares ont été nationalisés et une compensation a été offerte. Samuelson dit que personne ne bâtirait de phare avec l’intention de faire fortune. Et pourtant, des gens ont construit des phares et fait fortune.

Reason: À propos de votre article sur le marché des biens et le marché des idées dans l’American Economic Review de 1974 ? Vous avez provoqué une sacrée agitation avec celui-ci et avez été interviewé par le Time Magazine. Qu’avez-vous dit dans cet article, et pourquoi était-ce si controversé ?

Coase: C’était controversé parce que je disais que les arguments en faveur de la réglementation du marché des biens et la réglementation du marché des idées étaient essentiellement identiques, sauf qu’ils sont peut-être plus forts dans le domaine des idées si on prend en compte l’ignorance du consommateur. C’est plus facile pour la plupart des gens de réaliser qu’ils ont acheté une caisse de pêches pourries que de découvrir qu’ils ont une mauvaise idée.

Reason: Donc si vous pensez que le consommateur, ignorant comme il est, devrait être protégé par le gouvernement, alors il faut ncessairement croire que le gouvernement devrait intervenir pour réglementer les discours des professeurs, des politiciens, et de n’importe qui.

Coase: C’est exact. Si le gouvernement est compétent pour réglementer l’un, il l’est aussi pour l’autre.

Reason: Donc il faudrait une Commission Nationale de la Philosophie.

Coase: C’est exact. La presse a été horrifiée par cette idée. Si l’argument est exactement le même pour réglementer la presse et réglementer les pêches, cela veut dire que j’argumentais pour la réglementation de la presse.

Reason: Vous devez faire attention avec les arguments de reductio ad absurdum.

Coase: Alors qu’ils assumaient tous que la réglementation du marché des biens était bonne, il ne leur était jamais venu à l’esprit que l’argument fonctionnait dans l’autre sens.

Une des idées que j’ai avancé ici (et que bien des gens plus intelligents et documentés ont certainement avancé bien avant moi), c’est que la diminution massive des coûts de transaction observée avec le progrès technologique (notamment l’Internet, mais aussi surtout les transports) font que ce niveau du « retour marginal négatif » à partir duquel toute action de l’état est néfaste a lui aussi considérablement baissé. L’autre idée que j’ai beaucoup défendue ici, c’est que pour maintenir l’état en decà de ce niveau minimal absolu d’efficacité, il faut impérativement abandonner le principe du monopole territorial et laisser une libre concurrence dans ce domaine (= panarchie).

En clair: à mesure que « l’ignorance du consommateur » est réduite par le coût de plus en plus faible de l’accès à l’information, l’intervention de l’état perd toute possibilité de produire le moindre résultat positif (si jamais il pût y en avoir le moindre, ce qui n’a jamais été prouvé comme l’admet implicitement Coase). Ce que d’aucuns appellent l’avènement du « peuple des connecteurs », du « monde hypercomplexe », ou de la « société décentralisée » revient encore une fois à la tendance inexorable vers plus de liberté et moins d’autorité préconisée par les libertariens.

Ah, et s’il y a une chose que l’exemple de Ronald Coase démontre, c’est qu’on ne reste pas longtemps socialiste quand on est confronté aux faits. Voilà un homme qui ne croyait pas du tout aux résultats qu’il constatait, et a dû analyser, comprendre et finalement reconnaître que ce qu’il croyait à propos du gouvernement et de l’intervention de l’état n’étaient non seulement pas juste, mais bien à l’opposé de la vérité. Principe de réalité, tout ça…

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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