Les trois vœux

Courage, Citoyens, la 137ème Voie sera sûrement la bonne ! Un Autre Monde, encore un de plus, est peut-être enfin possible cette fois-ci !

Ce qui fait de ce monde un enfer, ce sont les tentatives des imbéciles d’en faire un paradis.

Les longs moments de solitude et d’observation de la nature qu’impliquait son travail de berger avaient rendu Ahmad bien plus sage que son jeune âge l’eût laissé croire. Ses réflexions, toujours mesurées et posées, lui avaient valu deux surnoms: ceux qui raillaient sa façon d’observer avant d’agir, de répondre aux questions par d’autres questions, et de méditer longuement avant de juger, l’appelaient « Le Lent » ; tandis que ceux qui admiraient la justesse de ses avis, la pertinence de ses interrogations et la retenue de ses paroles l’appelaient « Le Sage ».

Pourtant, quand l’une de ses chèvres glissa d’un roc pour tomber dans une crevasse sèche, il n’hésita pas un instant et plongea à sa suite – en prenant quand même soin de se retenir aux aspérités de la pierre, qui était fissurée par la valse incessante à deux temps du jour brûlant et de la nuit glacée. La faille n’était pas très profonde mais l’angle de son ouverture masquait totalement le Soleil. Il glissait en tâtonnant dans la pénombre soudaine. Le bruit incongru que fit sa sandale en arrêtant sa chute contre le fond du trou attira son attention: sous son pied il y avait un maigre éclat froid et lisse.

C’était une lampe à huile, en bronze poli, d’assez bonne facture. Il la glissa à sa ceinture, puis souleva sa chèvre, qui avait atterri sur le côté et qui ne parvenait pas à se remettre d’aplomb, ses sabots glissant sur le roc dur et lisse du fond. Il remonta la pente striée en la portant sur ses épaules. Une fois dehors il s’assura que la bête n’avait pas de blessure, puis rassembla le troupeau et prit la direction du point d’eau le plus proche.

Ce n’est qu’une fois assis à l’ombre d’un petit arbre sec qu’il prit la peine d’examiner plus longuement la lampe. Celle-ci ne portait aucune inscription, aucun poinçon et les quelques éraflures qui la distinguaient d’un objet neuf étaient à peine visibles en pleine lumière. Ahmad essuya le corps de la lampe pour en enlever les dernières traces de poussière et de terre…

La lampe se refroidit et chauffa tout à la fois dans les mains d’Ahmad, une fumée si dense qu’elle semblait solide jaillit du bec en crépitant furieusement. La colonne s’épancha devant le berger, se dilatant et se contorsionnant sur elle-même. Ahmad restait figé, la lampe toujours dans la main. Le sommet du nuage se dissipa légèrement, laissant distinguer un visage immense à la peau brune et aux yeux de feu. Le visage se mit à parler d’une voix venant de toutes les directions à la fois, qui résonnait dans la tête d’Ahmad:

– Yo, salut mon pote. Merci de m’avoir sorti de là, j’étais en train de tourner claustro’. J’te propose un deal: j’ai comme qui dirait des superpouvoirs, et je peux réaliser tes trois souhaits les plus délire. Ça te branche ? Mais j’te préviens, j’sais pas tout faire.

Ahmad resta coi un long moment. Le visage dans la fumée se mit à bâiller, puis reprit:

– Alors mec, tu t’décides ? C’est une super occaze, j’peux te faire pousser des diamants sur cet arbre, faire pleuvoir des fruits frais, t’transformer en beu-bom sexuelle à faire tomber n’importe quelle gonzesse, tout c’que tu veux !
– Je préfère prendre mon temps pour décider.
– OK, ça roule, c’est toi l’boss. J’suis dispo h-24 de toute façon, t’as juste à frotter la lampe, master.

Le visage s’enfonça dans le nuage de fumée qui se compacta et se rétracta, roulant sur lui-même, à l’intérieur de la lampe. Ahmad se frotta les yeux. Il n’avait jamais vraiment songé à ce qu’il pourrait bien désirer de plus que ce qu’il avait déjà: sa vie lui convenait tout à fait, en fin de compte.

Plusieurs jours passèrent, dans lesquels le visage de fumée habitant la lampe, qui se présentait sous le nom de « Jinnius », le tentait avec des propositions de cadeaux extravagants et surréalistes. Mais à chaque fois Ahmad déclinait l’offre. Finalement, alors qu’il approchait de la ville d’Aqabah, il se décida:

– Jinnius, j’ai choisi ce que je désire pour mon premier souhait. Je souhaite que tout le monde soit heureux.
– Woah, j’vois l’genre, en fait tu fais dans l’style universel, c’est cool. Mais j’te préviens: si tu souhaites un truc pour tout le monde c’est faisable, sauf pour toi – ‘faut choisir. C’est la règle.
– Très bien, ça me va, je suis déjà heureux comme ça de toute façon.
– Alors ça marche, mon pote, à partir de right now tout le monde est heureux.

Il y eut une pluie de très fines étincelles dans l’air autour du nuage de fumée, puis Jinnius rentra dans sa lampe.

Quand Ahmad passa les portes de la ville, il put déceler les premiers changements que son souhait avait apporté: les gardes souriaient à tout le monde. En fait, tout le monde souriait. Même les mendiants souriaient. Et quand les habitants les repoussaient d’un air ravi, ils souriaient toujours. Ahmad se sentit bizarre en voyant ça…

Arrivé au marché, il parqua ses chèvres et fit le tour des échoppes et des étals. L’ambiance était plus convivale qu’à l’habitude, les marchandages allaient bon train. Il acheta un petit sac pour y transporter la lampe de Jinnus, et une nouvelle paire de sandales, ainsi qu’une outre de bière et de la viande séchée. Il vendit quelques fromages. Au détour d’un étal de dattes et de raisins secs, il vit une cage de bois et de corde dans laquelle se tenait un homme barbu, pouilleux, maigre et malade, mais souriant. C’était un esclave mis en vente, mais manifestement, personne n’avait l’intention de l’acheter: il allait sûrement mourir de faim ou de soif dans sa cage. Ahmad s’adressa au gérant du stand d’esclaves:

– Mon cher ami, je vois que tu as en vente un esclave en bien mauvais état !
– La paix soit sur toi, mon frère, oui il est à vendre, il t’intéresse ?
– Personne ne pourrait être intéressé: il est sur le point de mourir.
– Oh, alors qu’il se dépêche de mourir. » fit le marchand, toujours souriant. « Ça me fera un emplacement de plus.
– Tu devrais le laisser partir et libérer l’emplacement de suite, alors.
– Oh, peut-être, mais vois-tu il est très bien là où il est. Pas vrai ?

L’esclave décharné fit un encore plus grand sourire – édenté – en hochant de la tête.

Ahmad, perturbé, renvint à son stand et passa la journée là, constatant avec chagrin que rien dans ce monde n’avait changé. Il quitta la ville le soir-même avec ses nouvelles provisions, passa une colline, puis s’établit pour la nuit. Ayant dressé le feu il reprit la lampe et la frotta. Le visage de fumée se déploya.

– Yo mon pote, alors, comment t’as aimé ton premier vœu ? J’parie qu’t’es devenu accro !
– Jinnius, cela ne va pas du tout. J’espérais provoquer un changement radical dans le monde, mettre fin aux souffrances, mais rendre tout le monde heureux n’a fait que donner à tous des sourires béats de fumeurs de checha. Pire encore, les gens ont encore moins envie que les choses changent, désormais. Je crois… qu’avoir retiré à l’homme la douleur, le manque et la peur de sa condition lui a aussi retiré l’envie d’améliorer son existence et celle de son frère.
– OK, well, je peux arrêter l’effet alors ?
– Est-ce que cela ne va pas me coûter un souhait de plus ?
– Pour qui tu m’prends ? Y a une garantie, pièces et main d’œuvre. Si ton vœu te plaît pas, j’y mets fin dès que tu veux.
– Très bien. S’il te plaît, fais cela.
– Au fait, tu veux pas que je te donne le don d’invisibilité ? C’est un grand classique, çui-là. Tu peux te balader nu sans gêner personne, mater tant qu’tu veux, faire des farces. Non ?
– Non merci, Jinnius, ça ne ferait que m’amuser quelques temps, ce serait un terrible gâchis.
– C’est toi l’boss, boss.

Le génie retourna dans sa lampe. Ahmad eut du mal à s’endormir, cette nuit-là. Mais la nuit porte conseil, et au matin, il sût ce qu’il souhaiterait pour améliorer le monde. Sitôt réveillé, il frotta la lampe, et se dépêcha de dire à Jinnius:
– Je souhaite que tout le monde reçoive 10 000 pièces d’or ! (NDR: cela correspond à près de cent millions d’euros)
– Parfait mon pote, fit la créature fantastique en claquant de ses doigts invisibles, c’est fait, la petite souris est passée.

Sur ces mots, le visage de fumée retourna dans la lampe. Ahmad se leva, fit ses ablutions, rassembla son troupeau et se mit en marche pour l’oasis de Bered, ce qui lui prendrait dix jours. Il y vendrait d’autres fromages en échange de dattes séchées, la spécialité locale.

En arrivant, il croisa un chamelier qui pestait entre ses dents tout en guidant ses bêtes hors du hameau. Il le salua, le chamelier lui rendit son salut, sans s’arrêter.

– Eh bien, mon ami, les affaires sont-elles si mauvaises que tu ne peux t’empêcher de maudire tous les dieux ?
– Je reviens du marché, où absolument personne ne veut de mes chameaux ! Pourtant je ne les vends que mille pièces d’or chacun !

Et il continua de maugréer, secouant la tête et poursuivant sa route.

À mille pièces d’or le chameau, même magique, Ahmad n’eût aucun mal à croire que personne ne les achetât. Il continua son chemin. Les champs alentour, les vergers et les jardins étaient abandonnés, et les mauvaises herbes commençaient à les envahir. Il vit des dattes pleines de poussière, tombées à terre il y a plusieurs jours au moins. Il suivit la rue principale, passant entre des maisons de terre aux volets fermés. Une fois sur le marché, Il fut stupéfait de ne voir aucun étal sur la place. Il y avait quelques mendiants accroupis à l’ombre des murs, la tête entre les genoux. Il choisit un emplacement, parqua ses chèvres et fut immédiatement abordé par un bédouin.

– Bonjour l’ami ! Dis-moi, tes chèvres sont-elles à vendre ?
– Sois le bienvenu, mon ami, je ne vends pas mes chèvres, mais les fromages que je fais avec leur lait.
– Bien, ça m’ira tout autant. Je t’en donne dix pièces d’or chacun.

Ahmad resta abasourdi. Un autre homme vint alors s’interposer.

– Ne l’écoute, pas, vends-moi plutôt tes fromages, je t’en donne vingt pièces d’or chacun !
– Cinquante pièces d’or !
– Cent !

Les deux hommes commencèrent à s’empoigner sous les yeux médusés d’Ahmad. Une petite voix soupira derrière lui: c’était un adolescent débraillé, aux traits fatigués.
– C’est comme ça depuis que les pièces d’or sont tombées du ciel. Plus personne n’a rien à vendre au marché, il n’y a plus que des acheteurs. Plus personne ne travaille, et tout le monde a faim. Nous sommes tous riches, mais l’or ne se mange pas. Nous sommes maudits. Sauve-toi, étranger.

Ébranlé, Ahmad reprit ses affaires et remmena son troupeau hors de l’oasis. Derrière une colline, à l’abri des regards il frotta la lampe.

– Jinnius, c’est une catastrophe ! Sitôt que les hommes se sont crus riches, ils ont cessé de travailler et les voilà plus pauvres que jamais.
– OK, man, tu veux annuler le coup ?
– Oui, je t’en prie !
– Yop, c’est fait. C’est la méga-poisse on dirait, il te reste plus qu’un vœu et t’as gaspillé les deux autres. T’es sûr que tu veux pas être Sultan du Kashmere, avoir la jeunesse éternelle, pouvoir voler, tu sais, des trucs un peu moins tordus ?
– Je ne souhaite rien pour l’instant, et certainement pas quelque chose qui ne profitera qu’à moi.
Whatever, mon gars, mais j’te f’rai r’marquer qu’y a rien qui ne profite jamais qu’à une seule personne dans c’monde. Si tu sais voler, tu pourras aussi rendre service à des tas de gens. Si tu es Sultan, tu pourras rendre ton peuple heureux. Si tu sais te rendre invisible, tu pourras confondre les meurtriers. Tu saisis ?

Ahmad ne répondit pas, troublé qu’il était par sa journée et ses espoirs déçus. Il se détourna, et Jinnius rentra doucement dans sa lampe. Il médita longuement les dernières paroles du génie tout en faisant brouter ses chèvres. Il resta pensif pendant toute la semaine de voyage nécessaire pour atteindre Eyd-el-oued, la ville où les caravanes du Nord et du Sud se rejoignaient.

Il s’avança sur l’avenue principale, s’approcha d’un mendiant et lui dit:
– Je te donne ce fromage de chèvre si tu me dis quel serait ton plus grand désir au monde, ce que tu souhaiterais voir accompli, peu importe quoi.
– Oh, ça, avec plaisir mon seigneur ! Mon plus grand désir c’est que ce pourceau de Bézhir crève dans sa fange, lui qui m’a calomnié et jeté dehors alors que je labourais ses champs honnêtement ! » fit l’homme crasseux avant d’enfourner précipitamment le fromage dans sa bouche.

Ahmad soupira et passa son chemin. Il alla voir un marchand qui faisait sa réclame de vive voix, vantant les mérites de ses fruits et poissons. Il lui demanda également quel était son désir le plus grand, même irréalisable.
– Je voudrais devenir le marchand le plus riche et le plus respecté de ce continent !

Déçu, il continua son cheminement dans les rues de la ville, demandant autour de lui ce que les uns et les autres souhaitaient, s’enfonçant un peu plus dans les désespoir devant les réponses égoïstes, hypocrites ou malveillantes qu’il recevait. Au bout d’un moment, il n’en pût plus, et retourna à son troupeau puis ressortit de la ville. Il marcha un moment, d’un pas lent, et une fois arrivé à bonne distance de la ville il prit sa résolution. Il frotta la lampe.

– Hey, man, ça va toujours pas fort ou t’as fais ton choix ? Jolies poupées, montagnes de pierres précieuses, pouvoirs magiques, dis-moi ce qui te plairaît !
– Jinnius, j’ai décidé de faire mon dernier vœu.
Cool, vas-y, j’t’écoute, at your service mon bonhomme.
– Je veux que les gens cessent de poursuivre leur intérêt personnel et se consacrent entièrement aux autres.
– Owww, ça c’est du vœu de combat ! T’as une idée de ce que ça demande comme effort ? On parle de changer la nature humaine, là ! Tu sais qu’c’est risqué, ça ? T’es sûr que tu veux faire un truc pareil ?
– Oui, je crois bien qu’il n’y a pas d’autres solutions, il faut changer l’homme pour changer la société et éradiquer le mal. Fais-le.

Jinnius eût un ricanement de dépit, ce qui surprit Ahmad. Puis la colonne de fumée s’éleva, enfla et son sommet s’étala dans les airs. Le visage de Jinnius était devenu gigantesque. Ses yeux s’allumèrent, et son regard flamboyant sembla balayer toute la Terre. Et soudain la colonne et le visage explosèrent en myriades d’étincelles fugaces, qui s’éparpillèrent jusqu’à l’horizon.

Ahmad regarda la lampe dans ses mains, qui semblait moins lourde. Il la rangea dans sa sacoche avec un sourire timide et reprit la direction de la ville.

Il arriva juste à temps devant la porte de la ville pour voir l’un des gardes plonger son sabre dans le ventre le l’autre garde en hurlant « Crève, au nom de toutes tes victimes ! ». Puis le garde vengeur retourna son propre sabre contre lui et s’égorgea.

Terrorisé par la scène, il fit un rapide tour des ruelles environnantes. Il vit un homme et une femme tirer chacun de leur côté un sac de grains en hurlant. L’un voulait le donner à ses enfants, l’autre à ses sœurs ; le sac se déchira et les grains tombèrent dans la poussière de la rue. Il vit aussi encore d’autres gardes s’entretuer, mais aussi se jeter sur le sabre de l’un d’eux pour l’empêcher d’en tuer un troisième. Il vit un riche marchand jetant des pièces d’or comme s’il semait, avant d’être renversé par d’autres qui lui arrachèrent ses vêtements, hurlant qu’il en avait moins besoin que d’autres. Il vit encore d’autres gens se battrent, prendre des coups et se relevaient comme s’ils n’étaient pas blessés pour continuer, boîtant, à se saisir de tout ce qui se trouvait à portée puis de l’emporter. Quand il n’y avait plus rien, ils s’asseyaient et ne faisaient plus rien.

Stupéfait et apeuré devant toute cette violence, il ouvrit sa sacoche et frotta la lampe, en vain: le génie ne répondait pas à son appel. Il courut vers la porte de la ville au milieu des corps inanimés, étendus au sol.

Soudain plusieurs passants se jetèrent sur ses chèvres, criant qu’il devait partager. Il tenta d’empêcher le plus proche de se saisir d’un chevreau, mais l’homme lui asséna un coup de poing. Il le frappa en retour, mais l’autre n’eut aucune réaction de défense ni de retrait. D’autres gens rejoignaient la mêlée, hommes, femmes et enfants. Plusieurs se battirent en criant, tirant une pauvre bête terrorisée dans des directions opposées. Il y en avait même plusieurs qui frappaient pour défendre les bêtes contre les gens, les traitant de monstres. Ahmad reçut alors un violent coup sur l’arrière de la tête, et bascula en avant.

Quand il rouvrit les yeux, il ne restait rien de son troupeau… Toutes ses chèvres, qu’il avait chacune élevée dans ses bras, baptisée d’un nom, guidée et protégée, avait été enlevée, massacrée, sacrifiée à des chimères. Autour de lui la ville était toujours secouée de violence et de cris de rage. Et il savait que c’était sa faute.

Noyé de chagrin, de confusion et de honte, il courût. Il courût hors de la ville, loin des fracas. Il pleurait, aussi, de culpabilité et de dégoût. Il pleurait sa propre bêtise, son ignorance des conséquences inattendues de ses décisions, qu’il avait cru bienveillantes. Il pleurait son innocence perdue, il pleurait sa cruelle désillusion, il pleurait la fin de ses certitudes morales.

Quand il ne pût plus courir, il tomba à genoux dans la plaine désertique, et pleura encore. Et quand il n’arriva plus à pleurer, il se saisit de la lampe et la berça dans ses bras en gémissant, appelant à l’aide Jinnius qui l’avait abandonné, l’implorant avec ce qui lui restait de force, au nom de tout ce que le monde recelait de pitié et de pardon, de tout arrêter.

La lampe lui asséna un éclair qui l’envoya rouler en arrière. Elle chauffa au rouge, enflammant les brindilles sèches alentour, et le nuage de fumée, plus noir que jamais, sortit en sifflant et crépitant. La colonne de fumée se déploya, plus haute qu’un palais, plus large qu’un navire. Le visage qui émergeait était déformé par la colère, et se mit à hurler. Ses mots claquaient furieusement, sa voix tonnait comme une tempête.

– Misérable crétin, sombre imbécile jamais satisfait ! Foutu idéaliste précautionneux ! Ce n’est pas possible d’être aussi borné et dénué d’ambition ! Voilà, c’est fait, ton dernier vœu est annulé, et tu garderas ce qui reste de ta pitoyable vie pour toi, me privant à jamais du prix que tes désirs auraient dû te coûter ! Tu es content de toi ? Le seul pauvre abruti à avoir résisté à la tentation fatale – si seulement c’était par sagesse, mais nooooon, toi, c’est par bêtise que tu es sauf ! Fuck you toi et ton besoin de « ne pas gâcher », d’en faire « profiter à tous », tu as réussi à tout gâcher et faire du tort à tout le monde, à commencer par moi ! Fuck you, toi et tes délires altruistes !

Sous les pieds d’Ahmad, la terre tremblait, les racines craquaient et les cailloux roulaient. Assis à terre, il essaya de reculer sur les mains et les pieds pour échapper à la terrible apparition.

– Ta liberté et ta vie auraient dû être à moi en échange d’un seul – RIEN QU’UN SEUL – putain de vœu exaucé, mais rien de ce que je t’ai offert n’est assez bien pour toi, hein ? J’ai pris soin de faire exactement ce que tu m’avais demandé sans trahir tes mots, et ça ne suffit pas à Sa Majesté des chèvres pouilleuses ? Je vais te dire un truc, foutu veinard, si tu dois ta vie sauve aujourd’hui et maintenant, c’est seulement à ta stupidité et à tes rêves impossibles ! Je hais ton ignorance ! Je hais ta candeur ! Je hais ta naïveté ! Je te hais !

Le sol se souleva comme un cheval qui rue, projetant Ahmad dans les airs, et à son horreur, de grandes crevasses s’ouvrir dans un craquement sinistre plus fort que tous les tonnerres. La lampe, les arbrisseaux déracinés et les pierres renversées furent engloutis par la terre: la colonne de fumée qui montait jusqu’au visage tordu de haine de Jinnius s’étira et s’effilocha comme de la laine brute, tirée par la lampe qui disparaissait dans l’obscurité. Il ferma les yeux aussi fort qu’il pût et tenta de se protéger avec ses bras de sa chute vers les ténèbres. Le vent sifflait furieusement autour de lui, il n’entendait plus rien, et ne sentait plus son poids.

Le choc lui coupa le souffle. Il sentit le long de sa tempe couler quelque chose de chaud, et une vive piqûre au dessus de son sourcil droit. Paniqué, il rouvrit les yeux, tâta sa blessure: elle saignait.

Il était au fond de la crevasse sèche où il avait trouvé la lampe. Non loin de lui, sa chèvre appelait à l’aide, essayant en vain de se remettre d’aplomb, ses sabots glissant sur le roc dur et lisse.

Il sortit la chèvre de là en la portant sur son dos, remontant la pente striée de fissures par la valse incessante à deux temps du jour brûlant et de la nuit glacée. Une fois dehors il posa l’animal au sol, fit quelques pas vers le Soleil encore jeune, et épongea le sang sur sa figure avec un chiffon tiré de sa besace.

Son aventure terrifiante avait changé son regard sur le monde. Il savait désormais qu’il ne pourrait pas changer quoi que ce soit contre tout le monde. Il avait reçu trois leçons implacables et appris de grandes vérités. Il comprit alors que c’était mieux que ce qu’il aurait vraiment pu souhaiter.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

6 Responses to Les trois vœux

  1. Subrace says:

    Vraiment interessant, c’est de qui? de toi Jesrad? Bravo 🙂

  2. jesrad says:

    Eris me parle, et moi, j’écris ce qu’elle essaie de me dire.

  3. Ankuetas says:

    Par le centre de ton cerveau à ce qui parait lol

  4. Sekonda says:

    Excellent. L’histoire de génie revisitée à la mode libertarienne d’une façon particulièrement originale !

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