An-arrrr-chisme: l’organisation spontanée chez les pirates

(Trouvé par Patri Friedman)

Le professeur d’économie Peter T. Leeson de l’Université de Virginie de l’Ouest étudie, dans An-arrgh-chy – The Law and Economics of the Pirate Organisation, comment des bandits, voleurs et autres criminels sanguinaires ont pu pendant des siècles (principalement du XVIème au XVIIIème, inclus) maintenir une grande coordination et cohésion.

En l’absence d’autorité supérieure pour les forcer à coopérer, comment de pareils individus ont pu passer des accords entre eux et les tenir ? Comment ont-ils même réussi, par moments, à organiser de vastes opérations de plusieurs milliers de pirates à la fois ? Pourquoi la criminalité était-elle si faible entre pirates, en l’absence de police, de tribunaux, de lois et de prisons ?

Mes lecteurs réguliers connaissent déjà la réponse 😉 Examinons plus en détail le papier et ses implications.

L’auteur rapporte que les textes des contemporains décrivant le phénomène pirate montrent une criminalité comparable voire plus faible parmi les pirates que chez les citoyens d’états-nations ordinaires de l’époque, mais que leur organisation elle-même n’a été vraiment étudiée qu’à partir des années 1980-90 par Becker, Fiorentini, Pelzmann et quelques autres de manière parcellaire, concernée seulement par l’aspect économico-financier, sans aborder les concepts de droit, de justice et de coopération sociale.

Ce texte se veut donc le premier « vrai » examen praxéologique de la société pirate. Que ceux qui ont pensé « TAZ » cessent de ricaner, on parle ici de décrire pour de bon le modèle au lieu de tourner autour.

Six rats dans une même cage: l’équipage pirate

L’objectif d’un pirate est de vivre libre, piller des navires, prendre des otages, mais aussi de pouvoir garder ce qu’il a « gagné » en évitant de se faire pirater lui-même par un collègue pirate. Comme un navire ne se conduit pas tout seul, il faut aussi une forme de division du travail et de coopération sociale à l’échelle d’un équipage au moins.

Tout ça exige un modèle du Droit, et des moyens pour l’appliquer. Au niveau d’un seul navire, une organisation de type étatique est possible, bien sûr: un capitaine ayant le monopole de l’application du droit et des décisions de justice en cas de litige entre membres de l’équipage. C’est d’ailleurs sur ce modèle qu’étaient organisés la quasi-totalité des navires non-pirates. Mais cela pose le même problème que dans dans n’importe quelle société étatique: c’est de l’esclavage, les matelots deviennent alors dans les faits la propriété du capitaine. L’auteur nous rapporte que les cas de tyrannie et d’abus que ce système implique étaient extrêmement répandus à l’époque dans la marine marchande traditionnelle et militaire: les navires étaient de petites dictatures flottantes partageant de – trop ! – nombreux aspects avec la Corée du Nord ou Cuba (famine organisée par le capitaine pour asseoir son pouvoir absolu, punitions arbitraires et tortures cruelles pour maintenir la hiérarchie, culte de la personnalité, quand ce n’était pas carrément l’exploitation sexuelle).

Sachant qu’une grande partie des pirates (ceux des Caraïbes, en tout cas) le sont devenus précisément pour éviter ce genre de situation d’esclavage de masse (l’auteur fournit des témoignages écrits), c’est difficile d’imaginer que ce soit la solution qu’ils aient retenue. Et, de fait, ce n’est pas comme ça qu’ils menaient leurs navires, nous apprend l’étude de Leeson.

Comment garantir la division du travail dans ces conditions ?

Leeson explique qu’un équipage typique de navire pirate était d’environ 80 à 120 (et parfois jusqu’à plus de 300) membres d’origines (et aussi de langues !) très diverses. L’imagerie populaire qu’on retrouve dans « Pirates des Caraïbes » semble correspondre à la réalité historique, sur ce point-là, à défaut de rendre compte de la grande taille de ces équipages: la taille moyenne d’un équipage de navire marchand était de 13 à 17 personnes. Plusieurs navires faisaient aussi partie d’un même « équipage », formant des escadres.

Comment choisir un cap pour tout le monde quand, potentiellement, il y a une direction différente par membre d’équipage ? Comment choisir une stratégie et l’appliquer ? Comment faire réagir au quart de tour un équipage au cœur d’une bataille sans avoir à s’enferrer dans des discussions et palabres interminables ?

Pour expliquer le remplacement de la dictature sur les navires pirates, l’auteur modèle la prédation du capitaine envers son équipage à l’aide de la théorie des jeux et démontre pourquoi et comment la coopération sociale est économiquement efficace (qui l’eût cru :D). Les pirates avaient donc chacun un intérêt individuel à maintenir l’ordre sur les navires. Dans les faits cette coopération sociale prenait la forme d’un système démocratique de partage des pouvoirs et des responsabilités: l’équipage élisait un quartier-maître, chargé de la distribution des vivres et fournitures, et pouvant contester les ordres du capitaine, en dehors des batailles.

Ce qui est intéressant, c’est que l’introduction de ce poste de quartier-maître offre à l’équipage une représentativité dans la gouvernance du navire sauf dans ses aspects indivisibles (où aller, quel navire attaquer). Si j’applique le droit naturel à ce modèle, je vois que chaque membre d’équipage ordinaire est propriétaire d’un droit sur les provisions et fournitures, soumis à discussion et vote. Historiquement, le consentement à ce système était unanime, ce qui en fait un mode de gouvernance légitime, non sans rappeler l’Allthing islandais. L’auteur utilise à nouveau la théorie des jeux pour montrer comment ce système permet à la dissension d’être exprimée et prise en compte: c’est la réintroduction du consentement dans la souveraineté.

Les pirates sont aussi souvent allés plus loin, en faisant du poste de capitaine un poste d’élu à la majorité qualifiée. Du point de vue du droit naturel, par contre, cette institution-là n’était pas légitime si le capitaine n’y consentait pas (il devrait légitimement rester propriétaire de son navire même en cas de désaccord avec l’équipage). L’auteur cite le capitaine Roberts comme défendant cette mesure.

Il y avait dès lors concurrence pour le pouvoir, et risque de clientélisme. L’auteur montre comment dans certains cas l’esclavage était renversé, le capitaine mangeant au mieux aussi bien, et généralement moins bien que son équipage. On peut y voir un début de « dictature du prolétariat » tout comme on peut y voir une revanche d’un conseil d’administration revanchard contre un patron inefficace ou abusif, voire même une première forme de coopérative. Du pré-marxisme dû à l’héritage de la révolte contre les capitaines tout-puissants et abusifs des navires non-pirates, d’où venaient la quasi-totalité des marins ?

Là encore, du point de vue du droit naturel, tout dépend de la propriété du navire et des fournitures, qui peut être individuelle ou collective: ces formes d’organisation peuvent être ou non légitimes suivant les cas où le consentement n’était plus unanime – impossible de trancher formellement, après tout kibboutz et coopérative mutualiste respectent le droit naturel.

Pour empêcher un quartier-maître d’acheter une majorité des voix en volant une minorité de l’équipage au profit des autres, les pirates ont introduits au XVIème siècle, bien avant les USA et la France, des constitutions écrites décrivant précisément les droits inaliénables de chaque membre d’équipage, se ressemblant étrangement entre les différents navires. Des droits universels identiques pour tous: c’est le retour du jusnaturalisme.

D’autre part, chaque pirate pouvait changer de navire librement dès que c’était possible (revoilà la propriété de soi) pour n’importe quel navire qui l’accepte (et revoilà la propriété tout court). Cela se produisait très souvent, et constituait d’ailleurs l’un des systèmes de communication principal de la société pirate, disséminant les informations de chaque navire avec chaque marin. La charte résultant du brassage des équipages et de ces droits universels au fil du temps s’appelait « Discipline de Jamaïque » ou « Coutume de la Côte », constituant ainsi leur propre Common Law, donc chaque article était unanimement reconnu. Et revoilà la légitimité !

Dans les faits, on le voit, le modèle de gouvernance pirate était plus juste que ce qui se faisait dans le monde développé de l’époque et préfigurait par certains aspects les révolutions françaises et américaines.

Compétition violente contre concurrence libre: la flotte pirate

Toujours à la poursuite de son objectif de vivre libre de ses rapines, le pirate a intégré un équipage. Mais le problème de la coopération sociale se pose encore, cette fois au niveau des navires: comment éviter les conflits violents entre navires pirates, parfois tentés de se piller les uns les autres, parfois en compétition pour la même proie, parfois en conflit pour des raisons purement personnelles ou idéologiques ? Comment unir dans un but commun divers équipages aux intérêts parfois incompatibles ?

Un exemple de coopération sociale concret est donné par l’auteur, quand le Capitaine Bartholomew Roberts dirigea 37 navires et 2000 pirates contre les colonies espagnoles. Quand on y regarde de plus près, le parallèle entre cette coopération pirate et le modèle d’alliance d’entrepreneurs donné par Konkin est frappant, voyons plutôt que que Leeson raporte:
– chaque navire entrait ou sortait volontairement et librement d’une alliance avec d’autres navires
– les décisions affectant la totalité de la flotte étaient prises par débats et vote au suffrage universel
– chaque cas de dispute était envisagé, délibéré et jugé par anticipation afin de maintenir le consentement unanime
– le Conseil de Guerre pirate se déroulait exactement comme une réunion de copropriétaires: élection du secrétaire, établissement de l’ordre du jour, vote et signature du rapport des décisions

Le contrat décrivant les rôles, droits, responsabilités et récompenses de chacun s’appelait la chasse-partie. Elle n’avait force de loi qu’à travers le consentement de chaque participant, exactement comme dans toute anarchie digne de ce nom. Et les cas de rupture de ce contrat étaient traités d’après les droits universels reconnus, comme chez les agoristes. Accessoirement, l’auteur rapporte que les pirates ne pratiquaient aucune forme de « solidarité » forcée: « pas de prise, pas de prime » était la règle reconnue par tous. Ce ne sont pas eux qui risquaient d’établir un « droit au logement » 😀 En revanche ils comprenaient la solidarité consentie, par exemple la chasse-partie citée par l’auteur contient un article établissant une assurance en cas de blessures handicapante consécutive au combat. De telles dispositions, véritables mutuelles d’assurance, étaient très fréquentes.

Pour éviter les conflits au sujet de la valeur des biens indivisibles, les pirates s’appuyaient sur le marché libre en vendant le bien ou en organisant des enchères entre eux. Cela permettait aussi d’éviter tout conflit d’intérêt pour le quartier-maître ou le capitaine.

Il y avait aussi des récompenses particulières pour recapturer les externalités positives: prime à celui qui voit le navire le premier, prime pour la paire de pistolets la mieux entretenue, etc… Et dans l’autre sens, des punitions pour les externalités négatives (fumer dans la sainte-barbe, tapage nocturne, etc…). Ces punitions violaient généralement le droit naturel, à l’exception – à mon avis – de l’abandon (marooning). Les cas imprévus par les articles étaient jugés par un jury populaire.

Il apparaît donc, dans l’étude de Leeson, que les pirates, ayant été confronté au problème de la civilisation humaine sans pouvoir s’appuyer sur la solution de la hiérarchie (l’état), se sont progressivement et empiriquement appuyés sur la catallaxie (l’anarchie, au sens le plus fondamental retenu par ce blog). L’efficacité de l’organisation pirate à maintenir l’ordre était remarquable, ainsi que l’auteur montre par les nombreux témoignages et études d’époque citées.

Le premier melting-pot: la société pirate

La composition humaine de la société pirate, rapportée par Leesony, est extrêmement diverse: anglais, écossais, gallois, américains, portugais, français, suédois, indiens, hollandais, grecs, indonésiens écumaient les mers des Caraïbes. De même dans leur classe sociale: bien que la plupart étaient illettrés, certains étaient extrêmement bien éduqués, comme le Docteur John Hincher. La composition raciale de la société pirate est elle aussi très diverse: de 13 à 98% de noirs, avec une moyenne de 39%, est rapportée par l’auteur. Tout le monde était le bienvenu parmi les pirates: liberté d’immigration 😉

L’auteur nous rapporte aussi que les pirates avaient leurs villes et leurs ports, comme Port Royal en Jamaïque, qui a eu jusqu’à 6000 habitants, fonctionnant là encore sur le même modèle que les navires.

La liberté de culte était apparemment totale, tout comme la liberté de circulation des pirates, entre navires et dans les ports. Malgré cette forte diversité et ces grandes latitudes d’expression, la société pirate ne versait apparemment pratiquement pas dans le communautarisme.

Une uchronie à imaginer: et si ces pirates n’avaient pas disparu ?

Tout cela fait des pirates des « criminels non-mafieux »: la gouvernance centralisée, la hiérarchie et le monopole territorial maintenu par la violence sont remplacés par des mécanismes décentralisés spontanés, ce qui fait de la société pirate une anarchie, ou à tout le moins une panarchie.

En fait, en y repensant, il y aurait eu une façon très simple pour les marchands et les marines nationales d’éviter la piraterie sans combattre: adopter universellement le pavillon noir et abandonner tout protectionnisme étatique. Si les navires avaient tous systématiquement pris la « nationalité » pirate sur les mers, l’activité des pirates aurait dû, par nécessité, se reporter sur autre chose que le pillage. Qui sait, cela aurait peut-être bien permis d’asseoir pour de bon cette nation nouvelle et libre dans les Caraïbes et Madagascar ?

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

5 Responses to An-arrrr-chisme: l’organisation spontanée chez les pirates

  1. Ankuetas says:

    Impressionnant. :O

    Bon bah, on se lance quand en mer, les gars? 😀

  2. Ankuetas says:

    Mais au fait, que pense tu des TAZ et de Hakim Bay (j’aime beaucoup son idée de terrorisme poétique, certes ce n’est pas très jusnaturaliste, mais je pense qu’une société aboutie sera une société de jeu et de pleine-vie)

  3. jesrad says:

    J’en pense que M. Bey a une compréhension intuitive de l’anarchie mais pas de théorie formelle. Ce n’est pas un tort en soi, mais ça l’empêche d’aller droit au but dans sa présentation des principes qui forment la TAZ. C’est aussi peut-être un Discordien qui s’ignore (le « terrorisme poétique » ressemble beaucoup au Projet Mindfuck). J’aime bien également son idée de la « fermeture de la géographie » pour qualifier l’aboutissement de la domination de toutes les terres par des états, ça rejoint l’idée qu’il faut une Frontière à l’humanité pour absorber ceux qui aiment trop la liberté pour continuer de vivre dans les sociétés du présent, pour leur fournir un échappatoire, et qu’en l’absence d’une Frontière la guerre civile devient vite inévitable. Il voit la société libre comme celle où l’individu se réalise, qualifiant cette réalisation d’Art. C’est sûrement vrai, et accessoirement ça ressemble à ce que Iain Banks décrit à propos de la Culture.

    « Bon bah, on se lance quand en mer, les gars? »

    Quand Patri aura réuni les fonds et les personnes nécessaires ? 😀

  4. Ankuetas says:

    Je crois qu’il critique le capitalisme non (Bey)?

  5. jesrad says:

    Non. Il y a bien de grosses influences situationnistes dans son texte, mais pas de critique du capitalisme en tant que tel, seulement une dénonciation de la tendance au productivisme qu’il lui associe. Il cite des moyens contre-économistes comme façon de former une TAZ, ce qui lui fait un gros point commun avec les agoristes. Il fait même référence à un lien entre Libertalia, l’utopie pirate, et les théories des libéraux classiques anglais Whig, qu’on peut quasiment traiter de libertariens. En passant, je signale qu’un proto-anarcap comme Lysander Spooner, figure légendaire de l’agorisme précurseur (il a fait concurrence à un monopole d’état avec succès) se disait contre le capitalisme tout en étant un grand patron, simplement il associait le mot à la connivence entre les grands industriels et l’état. Je pense que c’est ici la même distinction qui est faite.

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