Chroniques Galliennes: Menace

Quatrième histoire de la série sur la Gallie.

Rufus jubilait d’avance. Lui qui avait toujours nourri des ambitions dévorantes, qui avait passé son enfance à nourrir sa volonté de puissance par la lecture des récits héroïques et des hauts faits d’armes des grands chefs, empereurs, rois, dictateurs et maîtres du passé dans ses livres d’histoire, il entrevoyait enfin sa propre voie vers la gloire.

Pour cela, il avait bien pris soin de ne jamais prendre le risque de tenter de pousser la roue du destin à son propre avantage. Enfin, pas assez pour compromettre ses projets. Quand il avait offert une antique voiture à combustion interne à son frère aîné, il savait qu’il n’aurait pas besoin de la saboter pour que celle-ci le mette hors-circuit, littéralement. Il s’était ainsi garanti la première place pour l’héritage. Et quand il avait engagé pour son veuf de père fortuné une équipe de cuisine talentueuse, il savait que ceux-ci n’auraient pas besoin d’instructions explicites pour parvenir au résultat souhaité. Quelques mois passés à satisfaire la gloutonnerie naturelle de son ascendant, suivie d’une terrible frayeur discrètement provoquée lors d’une sortie à cheval, scellèrent une fois pour toutes le destin.

Néanmoins, la patience ne suffisait pas: il fallait aussi de l’organisation. Sitôt les funérailles terminées, l’audit réalisé et les titres de propriété transférés à son nom, il engagea donc des aides pour assembler et recruter ceux qui allaient constituer son armée. L’emplacement aussi fût choisi: ce serait la Gallie de l’Est, moins densément peuplée, moins riche certes mais le geste était avant tout conçu pour la gloire de bâtir de toutes pièces un pays, comme cela n’avait jamais eu lieu de toute l’Histoire. La vie y était très paisible, gage autant de faible capacité de défense brute que d’effet de surprise le jour où la machine impitoyable se mettrait en route.

Il planifia soigneusement la marche des évènements: il acheta quelques terres et installa ses casernes, équipa ses troupes, se présenta aux journalistes surpris de la région comme un passionné d’Histoire doté des moyens de faire vivre ses fantaisies, lança l’idée qu’il pourrait louer ses troupes aux frontaliers galliens, qui étaient harcelés régulièrement par des pillards écumant les zones floues entre la société libre et les restes des états-nations voisins.

C’est là qu’un obstacle inattendu se posa: la présence de troupes lourdement armées sur ses terres justifia que son assureur civil démultipliât ses primes jusqu’à des chiffres proprement astronomiques. Un tel montant, semble-t-il, était nécessaire pour constituer au bénéfice des habitants locaux des fonds de garantie suffisants au cas où certains soldats se laisseraient aller à abuser de leur force. Rufus réfléchit longuement, et avec l’aide de conseillers en stratégie financière en vint à réaliser… que continuer à payer son assurance reviendrait à acheter fort cher, au final, la région à ses habitants – au lieu de s’en emparer à la pointe des fusils comme il l’avait prévu. Il ne pourrait pas financer un tel achat, encore moins s’il devait aussi financer son armée. Et puis, où serait la gloire dans une telle transaction ? Il résilia donc son assurance, ce qui était la seule solution acceptable. Avec une telle armée à ses ordres, il ne risquait pas grand chose, de toute façon ?

Il fit entraîner ses troupes quelques mois, les fit survoler la région qu’il avait décidé d’annexer, assigna chaque régiment, chaque compagnie, chaque bataillon (il avait étudié la terminologie militaire historique) à des positions stratégiques: infrastructures de communication, voies de transport, aéroports, hangars à véhicules et armureries avaient la priorité. Il lui faudrait en prendre contrôle le plus vite possible pour empêcher la dispersion de la nouvelle. La tendance très répandue des médias galliens à verser dans la facilité jouerait en sa faveur: la liberté totale de mentir impunément avait habitué les Galliens à se méfier des nouvelles incroyables ou même simplement inattendues. Son plus gros problème serait de subjuguer les habitants foyer par foyer, ce qui demanderait des démonstrations de force répétées – la simple présence de ses troupes ne suffirait pas à convaincre de sa suprématie militaire, il devrait aussi le prouver à chaque Gallien du coin, individuellement. Une fois que ce serait fait, il lui suffirait de désarmer la population, de bloquer fermement les communications avec le reste du monde pour empêcher la fuite des finances, puis de saisir les biens les plus coûteux et garder les citoyens les plus fortunés ou populaires en otages pour empêcher toute contre-attaque. Après il laisserait les habitants reprendre leurs activités quotidiennes progressivement, comme avant, et tout le monde s’habituerait à lui. Il n’aurait qu’à conserver le monopole des armes pour rester en place. Comme les livres d’Histoire l’expliquaient, il rendrait service aux uns au détriment des autres pour acheter leur soutien, et rapidement il deviendrait impensable de s’opposer à lui. Il serait même vu comme un bienfaiteur.

Rufus envoya des agents de renseignement observer de près, répertorier, enquêter partout dans la zone qu’il convoitait. Avec toutes ces tâches, additionnées de l’attente du grand jour, il était presque submergé d’enthousiasme en permanence. Et le plus drôle dans tout ça ? Personne ne prenait la moindre disposition pour l’arrêter ! Ses hommes circulaient aussi librement que n’importe qui en Gallie, personne ne venait tenter d’enrayer sa marche vers la conquête. À part son ex-assureur et quelques journalistes vaguement intéressés, personne ne semblait s’inquiéter de ses manœuvres. Il fut même tenté par moments d’annoncer à la face du monde son projet, par défi.

Il n’en fit rien, bien sûr. Menacer des milliers de Galliens à la fois était le meilleur moyen de voir son projet anéanti avant d’avoir seulement démarré: sitôt la menace devenue tangible, les habitants se rueraient chez leurs assureurs qui, à leur tour, dépêcheraient à grand frais toutes les agences de protection, toutes les troupes mercenaires, tout ce qui savait se servir d’une arme et était disposé à le faire moyennant rémunération, contre lui. Aussi riche était-il, il ne pouvait pas rivaliser contre des milliers de simples citoyens unis soutenus par le plus grand secteur financier du monde. Aussi puissante était son armée, elle ne pouvait pas – c’était mathématique – s’opposer à toute une population habituée à faire usage des armes depuis l’enfance.

Il lui fallut donc faire preuve de réserve. Il se fit même construire un bunker sous-terrain où, par prudence, il passait ses nuits.

Puis vint le jour tant attendu. Son armée était prête. Les plans d’attaque et d’invasion étaient consignés et appris. Les soldats étaient reposés et en place. Ses finances personnelles étaient passablement lessivées. Il prit donc place dans la salle de commande de son bunker, enfila son uniforme d’apparat, conçu d’après plusieurs modèles historiques locaux et les armoiries de sa propre famille, qu’il avait découvert lors d’une enquête généalogique – il voulait savoir s’il descendait de l’une ou l’autre de ses idoles historiques, mais ne s’était trouvé qu’au mieux un lien du second degré avec un Duc italien.

Vint le moment du discours de harangue. Rufus avait soigneusement noté, films de guerre à l’appui, que toute invasion, toute opération militaire de grande envergure, toute bataille bien ordonnée commençait toujours par un discours de la plus haute autorité militaire présente pour encourager et motiver ses soldats. Il fallait que tout soit parfait pour ce moment de culmination de son œuvre, qui allait faire de lui le premier nouveau grand seigneur, plus populaire que les dirigeants bureaucratiques d’obscurs recoins de la planète, que les très temporaires stars de la musique-vidéo, que les scientifiques et industriels les plus innovants. Robert Bigelow avait un complexe hôtelier spatial ? Patri Friedman possédait le centre médical le plus avancé au monde ? La belle affaire, lui bientôt disposerait d’un territoire allant de la Mer Noire jusqu’à l’Océan Arctique, entièrement soumis à sa volonté, habitants compris.

Gonflé de fierté, il s’installa devant les caméras et micros qui retransmettraient à ses troupes son discours, qu’il avait lui-même composé à partir des meilleurs passages qu’il avait glané dans les vidéos et récits du passé. Cet élément-là de son projet était trop personnel pour, comme le reste, être confié à des professionnels indépendants.

« Chers amis, mes braves soldats, il est temps, c’est le grand jour ! Aujourd’hui nous allons mettre à exécution les plans que nous avons répété depuis des semaines. Tout ça c’était pour de vrai, nous allons conquérir toute la région, et rien ni personne ne nous arrêtera: nous serons d’ici quelques jours les nouveaux maîtres de ces terres. Nous avons la meilleurs nourriture, le meilleur équipement, les meilleurs soldats au monde – j’ai carrément pitié pour ceux qui s’opposeront à nous ! Il est normal que ça vous fasse peur – celui qui dit qu’il n’a pas peur lors de sa première vraie bataille, c’est un menteur. Car la guerre c’est un business sanglant, meurtrier. Alors allez-y, et n’hésitez pas à tirer. Il faut les descendre, sinon c’est eux qui vous descendent. Une armée c’est une équipe, qui vit, dort, mange et se bat comme un seul homme ! Nos armes seront les dents de notre liberté ! Les dés sont jetés ! »

Il attendit l’ovation, qui ne vint pas. Devant lui les officiers des transmissions se regardaient d’un air perplexe ou inquiet. Il y en avait un qui rigolait en secouant la tête. Rufus allait pour demander quel était le problème à son aide de camp, tournant la tête vers lui, et eut juste le temps d’apercevoir une crosse de fusil s’abattre sur lui.

Le journaliste, jeune adolescent de 14 ans aux cheveux courts hérissés, mit en marche son enregistreur.
– Vous êtes bien Juan, « lieutenant » dans l’armée de « Rufus 1er » ?
– J’confirme.
– Comment vous êtes vous retrouvé dans cette situation ?
– Je cherchais un boulot de comédien plus intéressant que les pubs que je faisais avant. J’ai appris qu’il y avait une grande campagne de recrutement pour une reconstitution militaire. Je croyais que c’était pour tourner une vidéo, ou un truc promotionnel un peu tordu, vous savez, comme le reportage-pub pour Re-cours avec l’invasion de champs marins.
– Euh, oui, sauf que je crois bien que pour Re-cours, c’était vrai. Enfin, pouvez-vous raconter à votre façon ce qui s’est passé ici ces deux derniers jours ?
– Eh ben on avait passé des semaines à répéter des scènes d’invasion de toute la région environnante. Moi, je devais emmener mes collègues prendre une tour de téléphonie mobile près d’Odessa. C’était marrant, l’entraînement, on avait beaucoup de simulations RV, assez bonnes je dois dire, et des cours de tactique de combat urbain, et des exercices de tir. Et puis voilà que Sa Pontifiante Majesté Rufus Premier nous a déclaré tout d’un coup, un matin, qu’on allait vraiment attaquer toute la région, que les plans, les essais, tout ça c’était pas du bluff ni une reconstitution pour la stéréovid ou les streamcasts mais qu’il s’y croyait vraiment.
– Vous n’aviez pas de soupçons avant ce moment ?
– Moi ? Non ! J’y aurais jamais cru s’il n’avait pas fait son speech devant tout le monde, directement. C’était tellement gros, j’veux dire: on était là, à s’entraîner à faire la guerre comme si on était dans un JDR grandeur nature, à faire comme si on allait vraiment débarquer chez tous ces gens et leur pointer nos flingues sur la tête, comme si on allait commettre des tas de massacres, de vandalisme et de vols. Par contre je crois bien qu’il y en a plusieurs qui s’y croyaient vraiment comme Rufus, mais quand le pillage a commencé ils se sont joints au mouvement avec enthousiasme.
– Le pillage ?
– Oui, en fait c’était une remarque de mon copain Edmundo qui a déclenché ça, une semaine avant le « grand jour » il a fait remarquer que si Rufus nous ordonnait de faire pour de vrai ce qu’on s’entraînait à faire, ça nous donnerait aussitôt le droit de l’envahir, de le menacer et de le piller, lui. Edmundo, il a bossé dans un cabinet d’arbitrage l’année dernière, et puis il a toujours aimé pinailler sur les contrats bizarres comme celui-là, envisager des trucs imprévus, ce genre de choses. Ça en a fait rigoler certains, et réfléchir d’autres. Moi j’aime pas trop rompre un contrat – après tout on devait jouer un rôle où on obéirait à Rufus – mais il m’a assuré que c’était clean. En deux jours tout le monde était au courant. Y en a sûrement qui se sont mis à chercher ce qu’ils feraient si ça arrivait.
– C’est ce qui s’est passé quand il vous a donné l’ordre d’attaquer ?
– Exactement ! Y en a forcément qui devaient s’y attendre, parce qu’ils sont précipités dans la maison et ont embarqué tout ce qui était en or ou en platine. Edmundo et moi on a sauté sur les aérogyres – ça coûte une petite fortune ces machins-là. Les plus gros veinards ce sont les gars du bunker, ils ont emmené de l’électronique dernier-cri par chariots entiers. Je crois même qu’il y en a qui se sont battus pour les blindés. J’ai aussi gardé le fusil d’assaut et tout le barda. Je vais peut-être essayer de vendre l’uniforme aux enchères, maintenant que le buzz sur cette histoire est bon.
– Mais vous ne craignez pas d’action en justice ?!
– Théoriquement, ouais, Rufus peut se plaindre parce qu’on a rompu nos contrats en l’attaquant lui au lieu de lancer l’invasion, mais tout ce qu’on lui devrait c’est nos salaires avec les intérêts. Edmundo me l’a bien expliqué: comme de toute façon en nous demandant d’aller voler et tuer les autres pour de vrai, il perd le droit de se défendre contre le vol et l’agression, il peut pas nous demander de rendre ce qu’on lui a pris. Et comme en plus il a résilié son assurance il y a deux mois, il n’a personne pour l’indemniser. Ça veut dire qu’en le pillant lui au lieu des autres Galliens comme il avait prévu, on n’est pas coupables de quoi que ce soit, alors que si on avait envahi la région bonjour les ennuis.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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