Chroniques Galliennes: Pagaille, partie 1

Troisième histoire de la série sur la Gallie.

Maxime, dit « Max », la cinquantaine bien entamée, cheveux argentés coupés ras de façon martiale, entra d’un pas vif dans la salle de réunion de sa compagnie de réassurance « Re-cours ». Les quatre autres personnes, déjà assises à la table couverte de photographies, de diagrammes et de listes logistiques, levèrent la tête.

Il y avait là Audrey, la discrète et séduisante représentante du client ; Suresh l’expert en Droit, impeccable dans son costume gris relax ; Vladimir le spécialiste freelance du data-mining, avec ses lunettes-gadget truffées d’électronique sur le nez ; et Mario, le jeune et latin responsable majoritaire du marketing.

– Je suis venu aussi vite que j’ai pu. Tout le monde est à jour niveau NDA ? Ma secrétaire m’a seulement communiqué le thème de cette réunion, et aucun détail. Lequel d’entre vous peut me briefer rapidement ?

Toutes les têtes se tournèrent, logiquement, vers Vladimir, le plus qualifié en information, renseignement et analyse.
– À 21 heures 32 GMT, hier, l’assurance Treadsafe – qui couvre les risques de dommages aux personnes et aux biens pour un ensemble de plateformes marines de l’Atlantique équatorial – a déclaré un sinistre entraînant inévitablement sa banqueroute. Comme vous avez un contrat de réassurance avec eux, le coût des dommages excédentaires qu’ils ne pourraient pas assumer risquent de vous retomber dessus.
– « Risquent » ? Les dommages ne sont pas encore connus ? Alors pourquoi Treadsafe déclare banqueroute s’ils ne savent même pas encore combien je vais devoir couvrir ?
– Ce n’est pas un cas de catastrophe naturelle, mais d’agression caractérisée. Les plateformes marines couvertes par Treadsafe, représentées par Audrey ici présente, sont en train de subir une invasion militaire de la part d’un petit territoire statiste de la côte atlantique sud-américaine qui s’appelle « république populaire de Palombanie ». Treadsafe n’a pas les moyens de l’empêcher et fait donc jouer sa propre assurance: nous. Enfin, vous, techniquement.
– Merde… Suresh, est-ce qu’on a un moyen de l’éviter ?
– Certainement pas ! » fit Audrey, outrée.
– En aucune façon. » fit simultanément Suresh. « Si vous ne couvrez pas les dommages subis à la place de Treadsafe, ses clients seront en droit de venir se servir directement chez vous et vos mandataires, légitimement.
– Et vous perdriez aussi pas mal de vos autres clients, et leurs fonds de garantie avec. » ajouta Mario.
– D’accord, donnez-moi la mauvaise nouvelle alors: quel est le montant estimé du sinistre ?
Audrey prit la parole: « Je compte la valeur assurée de cinquante-trois plateformes marines d’habitat permanent, deux usines flottantes de raffinage et deux de stockage, 80 000 km de filets flottants et autres structures fixes, le coût d’évacuation des 15 230 habitants plus une rallonge pour les soins aux blessés inévitables lors de ce genre d’exercice, et la valeur commerciale des stocks d’algofuel et de poissons entreposés, pour un total préliminaire de 249 678 000 augs, avec un taux de préférence temporelle de 2% annuel, soit 0,0054% journalier. Les autres biens des résidents, mobilier, véhicules, etc. sont assurés ailleurs que chez nous et n’entrent pas là dedans. »

Mario émit un sifflement admiratif. Vladimir s’essuya le front avec un mouchoir. Max était figé. Puis, il se reprit.

– 250 tonnes d’or ! Ça représente quasiment le quart du total de mes fonds de garantie, perdu pour un client très minoritaire ! Et si ça se trouve on va recevoir de nouveaux avis de sinistres des autres assureurs du coin pour alourdir la note, dans les heures qui viennent ! » Il s’assit lentement au bout de la table. « Dites-moi qu’il y a une alternative.
– Il y en a plusieurs, en fait. » répondit Vladimir. « La plus évidente, c’est d’empêcher le sinistre.
– L’invasion n’a pas encore eu lieu ?!
– Non, les troupes palombaniennes se sont seulement mises en route hier. Il doit être faisable, pour bien moins cher que le coût estimé du sinistre, de les arrêter.
– Sans blague ! Est-ce qu’on pourrait par exemple acheter les dirigeants palombanis pour qu’ils fassent faire demi-tour à leurs troupes ?
– Euh, non, ça ne ferait que les encourager, au contraire. Ils ne font pas ça pour le fric, enfin pas seulement, mais aussi pour maintenir les citoyens palombanis sous la coupe du gouvernement monopoliste local grâce à une démonstration de force.
– Et ça ne rassurerait pas du tout vos autres clients. Votre rating baisserait. » intervint Mario.
– OK, OK. Et les convaincre de repartir avec quelques balles dans la tête, ça devrait marcher, non ?

Suresh se gratta la tête, l’air pensif. « On peut considérer qu’ils commettent une tentative d’homicide multiple et de racket. Menace explicite de violence: ça démontre leur volonté de vivre par le fer, et donc de mourir aussi par le fer. Oui, on doit pouvoir obtenir un verdict exécutoire sans problème – si les clients nous mandatent pour les défendre. Audrey ?
– Vous avez le mandat pour ça.
– Par contre on n’aura aucune garantie sur le verdict, mais c’est pas trop grave dans le cas de militaires non-galliens.
– Pléonasme ! » fit Vladimir tout en triturant les commandes de ses lunettes. Mario rebondit aussitôt: « Mais si la Ligue Humaniste décide de nous tomber dessus parce qu’on fait massacrer de pauvres soldats palombanis, est-ce que ça ne va pas nous revenir encore plus cher au final ?
– Aucune chance, et de toute façon ils auront du mal à infirmer la légitime défense pour une foutue invasion. Ce sont eux qui passeraient pour de sales hypocrites, plutôt. Surtout quand on sait comment ce genre de collectivistes sud-américains endoctrinent leurs troupes.

Max se leva et posa les mains à plat de chaque côté de la table.

– Va pour un verdict exécutoire, Suresh, et je veux aussi un cadre juridique clair pour le cas où on irait intervenir directement en Palombanie. Qu’est-ce qu’on a comme stratégistes militaires dans nos relations ?
– À part vous ? » fit Mario, narquois.
– Je ne vais pas miser 250 tonnes d’or sur mon seul jugement, quand même. Et puis, qu’est-ce qu’on a comme info sur cette « république populaire » ?
– Superficie équivalente à deux fois Corsica, population moitié moindre, niveau de vie déplorable. Les décisions sont prises de manière presque féodale depuis le premier ministre – nommé par une pyramide de conseils représentatifs – jusqu’en bas. Ils se seraient apparemment lancés dans la militarisation depuis trois ans pour prévenir des émeutes, et on dirait qu’ils pensent pouvoir se tailler un bout de Gallie impunément pour renflouer une économie en perdition – leur structure financière centrale, le « ministère des finances », traîne un équivalent de 761 tonnes d’or de dette auprès de ses propres serfs et de ses fournisseurs voisins.
– Et militairement ?
– Une armée de 200 000 personnes, dont une moitié d’esclaves. Un dixième du total est mobilisé pour l’invasion. Ils ont des véhicules et des armes de la fin de la guerre froide.
– Russe ou américain ?
– Les deux, et dans le mauvais sens pour nous: armes russes et véhicules américains. J’aurais préféré l’inverse, évidemment. Leur invasion se fait par la mer, en deux mouvements au Sud et à l’Ouest, d’après les images satellite que j’ai achetées ce matin. Je peux vous procurer un rapport complet d’ici ce soir, tarif habituel plus 20% pour l’urgence.
– Quelles garanties sur ces renseignements ?
– Pour les images sat’, le triple du prix vu que le risque d’erreur est négligeable. Pour les chiffres sur la Palombanie, ça tombe au quart du prix d’achat seulement. Et j’ai pourtant pris l’offre la moins risquée.
– OK, on fera avec. Il me faudra aussi une liste de contacts: stratégistes, agences de protection, vétérans des derniers conflits armés d’Afrique, fans de guerre et d’armes, pilotes qui connaissent le coin et quelques-uns de tes copains qualifiés en télécommunications. Et du côté de nos Galliens, Audrey, quel genre de résistance peuvent-ils opposer ?
– Vous couvrirez leurs frais et leurs dommages s’ils se défendent ?
– Oui, c’est la maison qui régale, sauf pour les dommages collatéraux bien sûr.

La jeune femme réfléchit intensément pendant quelques instants, puis saisit sa comcard et griffonna une motion qu’elle envoya à tous les clients.
– Je vais proposer à chaque client une dérogation contractuelle à l’ordre d’évacuation pour rester et se défendre, sans couvrir les dommages aux tiers assurés, avec date limite de réponse à minuit ce soir. Ceux qui veulent rester resteront mais je ne paierai pas les pots qu’ils casseront s’ils ratent leur cible. » Elle reposa la comcard sur ses genoux. « Douze plateformes sont équipées de missiles antinavires de récupération et de canons antiaériens, elles appartiennent à des séparatistes et des survivalistes – ils adorent les flingues, ils vont sûrement tous rester à bord et combattre. Les autres sont des saisonniers qui résident sur place la moitié de l’année avec leurs familles, ils n’ont qu’une milice très limitée, équipée par nous, mais beaucoup de véhicules rapides. Je peux établir une liste complète des capacités locales de défense et demander à ceux qui restent de détailler leur expérience de combat. Il y a aussi trois dirigeables de haute altitude sans pilote, pour les télécommunications et la prospection, je pense qu’ils doivent pouvoir les utiliser pour nous fournir des renseignements en temps réel.
– Très bien, dites-moi leur prix pour ce service et je l’entrerai dans le budget final de l’opération.
– Je propose de vendre les droits de divulgation de toute l’affaire et des évènements pour financer au moins une partie de tout ce bazar. » fit Mario d’un air entendu.
– Cynique ! Ce sont mes clients qui sont menacés, que je sache. S’ils participent à l’opération, ils ont droit à une part des recettes médiatiques. » répondit Audrey du tac au tac.
– Et que pensent tes clients d’une commission de 5% ?
– 10 au moins pour leur accord.
– Va pour 6%, alors, n’oublions pas que ça leur fera du tourisme en plus.
– Huit et demi, pas moins !
Va bene ! Et dans deux semaines ils béniront cette invasion comme la meilleure promotion commerciale de l’année…

Max se gratta le nez, puis déclara: « Très bien, je crois que chacun de nous sait ce qu’il a à faire. En route ! »

À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

3 Responses to Chroniques Galliennes: Pagaille, partie 1

  1. Llana dit :

    « dans le mauvais sens pour nous: armes russes et véhicules américains. J’aurais préféré l’inverse, évidemment. »
    Ah ah ! c’est comme Hugo Chavez ! lui aussi a compris ça !

  2. jesrad dit :

    Effectivement, il vaut mieux une Kalashnikov dans une Jeep, qu’une M16 dans une UAZ 😀

    Vers la fin de la journée Max estime que l’opération va lui coûter environ 60 tonnes d’or, ce qui est certainement mieux que de ne rien faire et devoir rembourser à hauteur de 250 tonnes d’or et plus. C’est toujours ça de pris, en plus il pourra améliorer son rating financier (AAA !) et réévaluer plus précisément les primes de réassurance que lui paient Treadsafe et ses autres clients. Et avec les droits sur les nouvelles, sur l’opération, les films, les séries qui iront distraire les Galliens (à la si courte durée d’attention), les t-shirts et autres produits dérivés ainsi que les médailles « j’y étais » que les mercenaires engagés pour l’occasion (ou tout autre enthousiaste qui veut seulement faire semblant) ne manqueront pas de s’acheter, il va peut-être même rentrer dans ses frais !

    Enfin, seulement si c’est un succès…

    Notes explicatives:
    Treadsafe assure contre les dommages et les agressions tous ces 15230 personnes et les structures flottantes dans lesquelles ils vivent et travaillent à (principalement) fabriquer du biodiesel à partir d’algues, en plein Océan Atlantique. Ça veut dire que Treadsafe, compagnie d’assurance, prend les mesures nécessaires pour ne pas avoir à rembourser tous ces gens en cas de vol, meurtre, dégradation volontaire ou accidentelle, etc… en empêchant ces agressions de leur mieux (prévenir plutôt que guérir, ça coûte moins cher et permet de faire sa marge). Pour ça ils pourraient par exemple avoir des gardes privés sur place en permanence, comme beaucoup d’assureurs galliens. Mais comme dans cet environnement particulier la criminalité est encore plus rare que sur la terre ferme, alors ils se sont contentés de fournir des armes et un rabais sur les primes à ceux des résidents qui veulent bien faire la police eux-même, sur place. Ça leur coûte moins cher au final. Par contre, pour peu qu’une grosse bande de pirates débarque, ils sont obligés de faire appel à des gens plus nombreux et mieux armés, ponctuellement. Le problème, c’est leur limite de trésorerie… et ici, elle est clairement dépassée. Ils n’ont pas les moyens financiers d’organiser ça tous seuls, bien sûr, quasiement aucun assureur ne le peut (sauf peut-être Mut-Sec, le plus gros assureur gallien, une mutuelle), d’où l’appel à la réassurance avec Re-cours.

    Quand les intervenants disent que c’est Max qui est personnellement responsables des créances de Re-cours, c’est pas du vent. Max « est » Re-cours, juridiquement. C’est lui le dépositaire de toutes les responsabilités contractuelles, il doit en répondre personnellement, comme la quasi-totalité des « patrons » galliens. C’est de sa poche que vont sortir les fonds pour financer l’opération. Le terme « abus de bien social » n’a aucun sens en Gallie 😉

    Et enfin: où donc tous ces cols blancs et bureaucrates, plus aptes à manier l’achat de risques et la présentation Powerpoint que l’AK47 et les grenades incendiaires, vont-ils trouver des mercenaires en nombre suffisant dans cette grande anarchie désorganisée où « conscription » est un gros mot, où le sentiment d’appartenance ethnique ou national se limite la plupart du temps au paté de maison ou au mieux à la ville ou au village où on habite ? Un indice: les « frontières » floues de la Gallie sont un endroit peuplé de gens peu recommendables, et les escarmouches entre les libres, les rebelles locaux, les monopolistes de tout poil et autres criminels vaguement organisés qui peuvent silloner ces coins-là constituent une demande importante en troupes. Et là où il y a de la demande, on trouve toujours des Galliens avec une offre.

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