Les sales types

Vos courses sont étalées sur le tapis de la caisse. Devant vous, le client précédent emporte ses sacs. Alors que vous remettez dans votre cabas vos achats, un grand bonhomme en costume noir et lunettes noires, accompagné d’un policier aussi large que haut, vous prend votre sac des mains. Devant vous, il ouvre votre paquet de farine et en déverse une grosse poignée par terre. Puis il fait de même avec votre bouteille de lait: il en déverse l’équivalent de deux verres par terre. De votre douzaine d’œufs, il en prend trois et les lance dans la poubelle la plus proche. Pendant tout ce temps son collègue vous maintient éloigné d’un air menaçant. Il arrache un cinquième de votre baguette et commence à le grignoter nonchalamment. Il poursuit: vous aviez acheté un lot de 5 sous-vêtements, il en prend un et le glisse dans sa poche. Chacun de vos achats subit le même sort: le type en prend à chaque fois environ un cinquième, qu’il jette à la poubelle directement, ou plus rarement garde pour lui ou confie à son collègue massif.

Vous vous tournez, effaré, vers la caissière. Mais celle-ci considère l’intervention des deux bonhommes comme parfaitement naturelle ! Elle vous intime même de cesser de protester immédiatement en roulant des yeux, comme si vous étiez fou.

Déboussolé par ce qui s’est passé, vous rentrez chez vous. Las, le réservoir de votre voiture est en train d’être siphonné par une autre paire de gros bras ! Ils s’en vont avec la quasi-totalité du carburant sous vos yeux médusés.

Le reste de la soirée se passe à peu près normalement, mais votre appétit est sérieusement entamé par le pillage en règle dont vous avez fait les frais… Vous allumez la télévision, et soudain, à nouveau, le même type qui avait ravagé vos achats, toujours accompagné de son copain le flic baraqué, fait irruption chez vous. Il va tout droit à votre portefeuille et vous prend un billet, puis va se servir une bière de votre frigo. Vous essayez vaguement de l’en empêcher mais son collègue vous repousse en grognant. Avant de partir de chez vous, il se tourne vers vous une dernière fois, l’index pointé vers vous, et vous ordonne de manger cinq fruits et légumes frais, avant de sortir pour de bon.

Après une mauvaise nuit peuplée de cauchemars en uniforme de policier ou à lunettes noires, vous vous réveillez péniblement. C’est l’heure d’aller au boulot… mais voilà: une demi-douzaine de gars en uniforme de police bloque le passage, et ils exigent que vous payiez une centaine d’euros pour vous laisser passer. Là encore, vous n’avez pas le choix.

Vous prenez votre poste sur la chaîne de montage… mais quelle n’est pas votre surprise de voir, tout au bout de l’atelier, là où arrivent les pièces que vous et vos collègues fabriquez, encore un de ces hommes en noir se servir: par chariots entiers, ils emportent plus de la moitié des pièces… et les balancent méthodiquement dans la broyeuse ! Vous pouvez apercevoir au fond de l’atelier le contremaître s’arracher les cheveux. Vos collègues font comme si tout ça était parfaitement normal, et vont même parfois aider les types en noir à broyer les pièces qu’ils viennent de monter !

A 17h, les types viennent vous interrompre et vous poussent dehors sans ménagement. Pour vous remettre de ces émotions, vous passez chez un ami pour une partie de rami… et vous trouvez encore un des hommes en noir à la table avec vos potes, qui semblent faire comme s’il n’était pas là. A chaque fois que l’un de vous emporte la manche, l’homme en noir s’empare de la moitié du total des mises: au bout de quelques manches il ne reste plus grand chose à remettre en jeu, et très vite ça n’amuse plus personne à la table. Un de vos amis sort son paquet de cigarettes et va pour se lever, mais l’homme en noir lui retire le paquet des mains et prend toutes les cigarettes sauf une avant de lui rendre. Votre copain hausse les épaules et sort pour fumer la dernière cigarette qu’il lui a laissé.

Vous rentrez chez vous à pied alors que le soleil est déjà pratiquement couché. L’homme en noir vous colle aux talons d’un air impassible. Surgit alors un autre type qui vous attrape par le col en vous hurlant de lui filer tout votre argent ! Vous tournez désespérément la tête vers l’homme en noir, pour lui demander de l’aide, mais celui-ci reste là où il est sans intervenir. Vous sortez alors un couteau de votre poche… et l’homme en noir vous tord le bras pour vous le faire lâcher, pendant que votre agresseur vous cogne la figure et les côtes.

Vous tombez à terre, et le malfrat s’enfuit avec votre montre et votre portefeuille. La bouche et le nez en sang, vous demandez au type en noir pourquoi il vous a empêché de vous défendre, et il vous répond que vous n’avez pas à faire justice vous-même, et qu’il a pour instruction de « ne pas envenimer la situation ». Vous le suppliez de rattraper l’autre gars, mais il vous assène qu’il a d’autres priorités, que c’est de votre faute parce que vous avez résisté, et que de toute façon il devra laisser partir le délinquant au bout de 24 heures sans le punir.

Vous vous traînez en boîtant jusque chez le médecin le plus proche, mais il vous renvoie aux urgences – il dit ne pas être « votre médecin traitant ». Arrivé aux urgences, vous vous asseyez dans le hall d’attente alors que vous commencez à ressentir des vertiges, probablement dûs à une forte perte de sang à cause d’une hémorragie interne. Autour de vous, plusieurs dizaines de gens attendent, l’air hagard.

Vous restez assis là. Rien ne se passe. Le voile noir tombe. Vous ne vous réveillez plus.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

8 Responses to Les sales types

  1. pan says:

    Un de tes meilleurs, assurément!

  2. laurett says:

    Il était en colère : il venait de faire la simulation de ses impôts sur le revenu…

  3. Martini says:

    Qui eût cru que remplir une déclaration d’impôts puisse être source d’inspiration ?

  4. Bretzelman says:

    C’est si beau. Heureusement que cela n’est que pure fiction. Ce serait vraiment un monde ignoble ^^…

    Une fois de plus je ne peux que m’incliner devant tant de talent et de créativité.

  5. jesrad says:

    J’avais pensé suivre le modèle d’histoire « dont vous êtes le héros », où il faut choisir entre plusieurs options à chaque paragraphe sans se tromper pour parenir à la fin de l’histoire, à la manière du travail fait libre du Maître du Monde. Mais ç’aurait été trop long à faire, avec les images et tout… J’espère que ce texte transpire bien toute l’horreur arbitraire que m’inspire l’état.

  6. Sylvie says:

    Aujourd’hui, comme je le fais toujours au cours d’une vente, j’ai précisé le montant qui va à l’état (une façon comme une autre de contourner l’obligation in France d’afficher les prix TTC…)
    J’ai eu droit à « Faut bien hein? » Avec un grand sourire content…
    Hier c’était pareil, l’année dernière aussi et pour demain, je ne me fais aucune illusion. Pas grave je continuerai.
    Votre texte est excellent. Merci.
    Sylvie

  7. Raphaël says:

    Très bon billet, seulement un gauchiste te répondrait que ce que ces hommes-là te prennent, ils te le rendent en service public.

    Et la difficulté est de leur faire comprendre que c’est faux, qu’il y a destruction de richesses. Et c’est vraiment hard à faire passer ça.

  8. jesrad says:

    Ah, oui, ils « rendent » sous forme de services de douanes, d’exigences de comptabilité idiotes, d’interdictions de fumer / boire, de menaces de violences policières, d’interdictions de se lancer dans certains business tout à fait légitimes (comme le transport du courrier, le transport ferroviaire ou automobile, la banque, etc…). Quel fabuleux avantage en effet !

    En fait les gens qui font ce genre de remarque auront bien du mal à répondre à « Ah oui, quels services ils t’ont rendu à toi, par exemple ? ». La réalité est bien trop coriace.

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