La Solution

M-29-02-12-PAR-660-447 ouvrit les yeux lorsque la sonnerie de réveil retentit. Sa compagne F-18-08-14-BRE-991-716 (il l’appelait « ma Seize ») était déjà partie Participer: les horaires de cycle de vie aussi étaient répartis entre les Citoyens par l’Autorité. Il souhaita à la Société Equitable un jour égal à hier, comme chaque matin.

C’était l’an 39 après l’Aboutissement, et tout le monde était égal. Chaque jour, on se levait après une bonne nuit de sommeil et on rejoignait son Poste de Participation assigné. Alors que le soleil se levait, on Participait, réalisant les travaux nécessaires à tous, ainsi que l’Autorité en avait établi les besoins de ce jour pendant la nuit. A la fin de la participation on disposait de sa Part Egale de la Production du jour, sauf si on Refusait de Participer ce jour-là: ainsi on restait libres et égaux, assurait-on.

Chacun devait fournir à la Société ce qu’il était capable de faire, et en retour la Société lui donnait ce qu’il lui fallait, tout comme l’affirmait la devise universelle de la Société Equitable. On Participait jusqu’à ce que l’Autorité indique que l’effort était suffisant. Le Partage et la Planification était réalisée sans la moindre intervention humaine directe, pour éviter les dérives inacceptables qui avaient corrompu les premières tentatives maladroites de Société Equitable: l’intelligence artificielle et les méthodes déterministes de l’Autorité était forcément impartiales et désintéressées, par construction.

M-29-02-12-PAR-660-447 était doté de facultés mentales appréciables, et donc les tâches que lui assignait l’Autorité consistaient souvent en gestion de plannings et résolution de problèmes de logistique ou de production, même si l’Autorité prenait soin aussi de l’envoyer régulièrement sur des tâches plus manuelles pour mettre au profit de tous ses facultés physiques, afin que le savant et délicat entretien de sa physiologie, mesurée, observée et peaufinée par les préconisations alimentaires de l’Autorité serve à tous au lieu de rester non-exploité. Et régulièrement il devait passer au Centre Médical pour fournir un demi-litre de sang, quoiqu’une fois sa Participation avait consisté à fournir un rein et un lobe de poumon (il s’essouflait un peu plus vite, depuis). Il lut l’Assignation et, si rien dans son visage n’en fit paraître d’indication, il fut surpris et exalté, et son rythme cardiaque atteint pour quelques instants une valeur fort peu recommandée. Il ne faisait pas partie des Zélotes, ces membres du culte qui adorait l’Autorité comme une divinité, mais c’était certainement une expérience unique qui s’offrait à lui: aujourd’hui il travaillerait à fournir à la Société Equitable une réponse à un problème d’un genre inédit, que l’Autorité mettrait en pratique pour améliorer encore un peu l’existence des Citoyens. Il allait Participer à l’amélioration du système.

Dans la rame de Transport qui l’emmenait au Centre des Décisions où se trouvait l’interface principale de l’Autorité, M-29-02-12-PAR-660-447 fut surpris de voir presque une dizaine de sièges vides. Chacun de ces sièges était pourtant là pour emmener une personne, et l’absence de cette personne ne pouvait signifier qu’une chose: qu’elle avait choisi de ne pas Participer aujourd’hui, et donc de ne rien recevoir aujourd’hui non plus. C’était arrivé à M-29-02-12-PAR-660-447 aussi, bien sûr, dans sa jeunesse, de Refuser la Participation, et de rester le ventre vide toute la journée à ne rien faire. Une fois, quand il avait huit ans, il avait partagé une partie de son repas avec son meilleur ami, M-08-07-11-PAR-113-505 (qu’il appelait « S’cinq », et qui l’avait surnommé « Katset » en retour), alors que celui-ci avait Refusé ce jour-là de Participer… et ses parents l’avaient surpris. Il avait passé le reste de la journée à regarder et écouter l’Autorité lui expliquer à l’aide de vidéos éducatives adaptées à son âge pourquoi la Société, et par extension tous ceux qui Participaient, ne devaient jamais, en aucun cas, se permettre de contester ou modifier la redistribution des richesses décidées par l’Autorité, et lui expliquer comment l’indigence de ceux que Refusaient, mais consommaient quand même des Parts, avait autrefois mené à sa perte la première Société Equitable. C’était il y a longtemps, et maintenant M-29-02-12-PAR-660-447 avait mûri, il était adulte et responsable, comme tout bon citoyen. Il ne s’expliquait pas cette recrudescence de Refus… Les périodes de Participation avaient certes été un peu allongées, ces derniers temps, mais tout de même ?

Il entra dans le Centre, une tour identique à toutes les autres – ni plus haute, ni moins grise – et se dirigea vers ce qui lui sembla être l’aire d’orientation. Il n’y avait personne, bien qu’un poste soit laissé vacant face à l’entrée. Il hésita: serait-ce le poste qui lui était assigné aujourd’hui ? Une ligne lumineuse s’éclaira doucement au sol, partant de ses pieds pour s’étirer paresseusement dans un couloir voisin. Il attendit. La lumière se fit plus crue, comme insistante. Il fit quelques pas le long de cette ligne, qui s’effaçait aussitôt derrière lui. Manifestement, on lui indiquait son chemin.

M-29-02-12-PAR-660-447 poursuivit la ligne à travers deux couloirs, un escalier et encore deux autre couloirs, croisant au passage une jeune femme portant des classeurs, et un homme poussant un chariot recouvert de matériel électronqiue, jusqu’à une petite pièce entièrement nue à l’exception d’un siège en plein milieu. Il s’assit. La lumière qui émanait du plafond s’adoucit, la porte se referma doucement en coulissant. Sur le mur lui faisant face, au milieu d’un jardin ensoleillé donnant sur un ensemble de collines verdoyantes apparût l’image d’une petite fille en tablier blanc, au regard d’une grande sagesse. Celle-ci parla avec la voix de l’Autorité, la voix douce et ferme de la Mère de tous, que tous les Citoyens savaient reconnaître depuis leur plus jeune âge:
– Soyez le bienvenu au Centre des Décisions, Département de Développement, Laboratoire d’Intelligence Artificielle, Salle d’Interaction numéro 2, Citoyen M-29-02-12-PAR-660-447.
– Je suis à votre disposition, Autorité, répondit M-29-02-12-PAR-660-447 presque par réflexe.
– La Société Equitable réquisitionne vos capacités cognitives pour résoudre un problème particulier aujourd’hui: il s’agit d’un problème qui n’a pas de solution déductible des prémisses structurant ma logique informationnelle. En voici l’énoncé: Concevez un algorithme permettant à l’Autorité d’assurer l’autodétermination maximale des Citoyens.
– Autorité, je doute être capable de…
– C’est précisément pour cette raison que vous avez été réquisitionné, Citoyen M-29-02-12-PAR-660-447. Vos limites n’étant pas formellement établies, vous êtes donc probablement capable de résoudre ce problème qui n’a pas de solution.
– Mais, c’est absurde, je…
– Faux: l’affirmation précédente n’est pas absurde. C’est une déduction logique, asséna la fillette affichée sur le mur en prenant un air réprobateur.
– Je ne sais même pas ce que « maximiser l’autodétermination » veut dire…
– Toute information nécessaire à la résolution de ce problème est à votre disposition à travers cette interface. » fit la petite fille en prenant un air rassurant et croisant les mains dans son dos. « Maximiser l’autodétermination des Citoyens consiste à répondre à leurs besoins suivant leur ordre de priorité décroissante, au mieux des circonstances.
– On dirait une définition de la recherche du bonheur, mais alors qu’est-ce qui est « autodéterminé » là dedans ?
– L’ordre de priorité décroissante de ses besoins est l’élément autodéterminé par chaque Citoyen.
– Donc si je comprends bien, chaque Citoyen décide de ce qu’il lui faut pour être heureux, et la Société, à travers l’Autorité, doit répondre au maximum de ces désirs ? Je croyais qu’on avait justement résolu ce problème depuis l’Aboutissement.
– La solution de la Société Equitable s’est montrée suboptimale: le nombre de Refus croît. Il nous faut une solution optimale pour laquelle le nombre de Refus tend vers zéro de manière asymptotique, Citoyen M-29-02-12-PAR-660-447.
– Et si je ne trouve pas cette solution ?
– Cette éventualité serait un Refus manifeste de Participer, fit la petite fille, l’index pointé vers lui.
– Vous ne pouviez pas demander ça à quelqu’un d’autre que moi ?
– Votre question dépend d’une hypothèse de départ fausse: vous êtes le 14142ème Participant à la résolution de ce problème. »

Il s’affaissa dans le siège, s’efforçant de garder sa contenance. Tout à coup sa vie, si prévisible jusqu’ici, venait de déraper. C’était complètement fou ! Il était là, aujourd’hui, et sa Part de Production consistait à résoudre un problème auquel plus de quatorze mille personnes avant lui n’avaient pas trouvé de réponse, sans compter que l’Autorité elle-même, chef d’oeuvre de logique, d’analyse et de recoupement d’information, lui assurait que ce problème était logiquement insoluble. Et s’il ne donnait pas de réponse, la Société lui refuserait sa Part, comme à un vulgaire profiteur qui aurait fait semblant de travailler. Comme en écho à cette pensée, son estomac gargouilla faiblement.

Il n’avait jamais vraiment réfléchi au problème de la distribution des richesses, puisque c’était une tâche dont l’Autorité se chargeait déjà. Il arrivait à peine à saisir la teneur de la question: comment garantir que chacun parviendra à satisfaire au mieux ses propres envies ?

« Bon, en fin de compte c’est juste un problème d’information ? Il faut trouver ce que chacun doit faire pour satisfaire au mieux les désirs de chacun. Et pour ça il faut savoir ce que chacun veut, et ce que chacun peut faire, c’est bien ça ?
– C’est exact.
– Et si chacun s’occupait uniquement de travailler à la satisfaction de ses propres envies ? hasarda-t-il.
– Cette proposition a déjà été faite 12327 fois. Elle n’est pas optimale car la quantité de satisfaction fournie aux Citoyens dépend alors en majorité de la quantité de moyens que chaque Citoyen mobilise pour l’ensemble de ses objectifs personnels. Il n’y a alors pas de réutilisation de ces moyens entre chaque Citoyen. La quantité de moyens disponibles, distribuée équitablement entre chaque Citoyen, ne permettrait pas de couvrir les besoins nutritionnels décrits dans mes données comme nécessaires à la survie.
– Hein ?
– Pour reformuler: si chaque Citoyen vivait séparément des autres, cultivant sa Part de terre à égalité dans l’unique satisfaction de ses propres besoins alimentaires, la surface arable de cette planète serait insuffisante pour nourrir toute la Société.
– Euh, bon, alors il faudrait que les Citoyens puissent réutiliser les moyens, entre eux. Est-ce que ça ne résoudrait pas ce problème-là ? »
La petite fille parût se figer un court instant, avant de sourire tristement.
« Cette proposition a été faite 3698 fois. Le mécanisme de répartition des moyens nécessaire à l’application de cette proposition devrait alors répondre au même problème que la distribution des richesses qu’elle permettrait de créer.
– C’est le serpent qui se mord la queue… »

M-29-02-12-PAR-660-447 sentait déjà un début de migraine le gagner. Mauvais signe. Et son estomac protesta à nouveau, il ne faisait pas bon réfléchir à des problèmes tordus remettant en question la Société toute entière avec un ventre vide. La veille, il avait terminé sa Part de nourriture sans laisser de réserve pour le lendemain. La petite fille sur le mur était à présent assise dans l’herbe et carressait un chat roux, apparu sans qu’M-29-02-12-PAR-660-447 s’en soit aperçu.

« Autorité, comment fait la Société, à l’heure actuelle, pour établir les besoins des Citoyens et en tirer la liste des productions à réaliser chaque jour ?
– Chaque Citoyen est classé dans une catégorie correspondant chacune à un ensemble de besoins prédéfinis, établis statistiquement d’après les enregistrements de la consommation historique humaine, consolidés par des critères physiologiques déjà connus ou progressivement découverts. Le nombre de ces catégories est déterminé suivant une classification automatique non-supervisée utilisant en entrée les paramètres de comportement mesurables à travers les moyens à disposition de l’Autorité. Les variations statistiques des besoins, mesurées par les non-consommations et éventuelles réclamations générées, sont intégrées aux définitions de chaque catégorie après pondération.
– Ah… Et, euh, cette méthode-là ne convient pas ? Pourquoi ?
– Cette méthode ne répond pas aux critères de solution: le nombre de catégories tend vers le chiffre de la population totale, la classification des besoins des Citoyens est inexacte, et sa variance augmente avec le temps et la satisfaction des besoins de priorité plus élevée, elle s’éloigne donc asymptotiquement du but recherché.
– Vous arrivez de moins en moins à savoir ce que veulent les Citoyens ? Plus vous leur donnez ce qu’ils veulent, et moins vous parvenez à comprendre ce qui leur manque encore ?
– Cette formulation est correcte bien qu’imprécise. La mesure des besoins est affectée d’une imprécision qui se combine à l’imprécision accumulée par la catégorisation, elle-même combinée à l’imprécision des prévisions de production et à l’imprécision sur l’anticipation des Refus qui affectent en retour la Planification. De plus la méthode en utilisation actuellement est fondamentalement incompatible avec les besoins prioritaires de plusieurs catégories de Citoyens dont la proportion est en légère croissance dans la population totale.
– Quoi ? C’est impossible ! Notre Société est très bien conçue, elle peut subvenir à n’importe quel besoin humain raisonnable, tout le monde le sait depuis des années, tout le monde peut le constater chaque jour: tout le monde mange à sa faim, et même plus, tout le monde dort confortablement, ni trop ni trop peu, toutes les maladies sont soignées du mieux possible, dans la limite des capacités productives de la Société toute entière, et cela en échange de la seule Participation, qui dépend uniquement des capacités de chacun. On peut obtenir tout ce qu’il nous faut, tout le monde sait ça !
– Cette assertion est fausse: le système de production par Participation et Partage en usage actuellement ne peut par exemple pas fournir aux Citoyens la satisfaction des besoins en mérite. »

M-29-02-12-PAR-660-447 resta abasourdi un moment. D’aussi loin qu’il se souvienne il avait toujours considéré la Société Equitable comme parfaite, et les quelques fois où il avait espéré avoir certaines choses sans les obtenir, comme un perroquet de compagnie ou des vacances sur une plage tropicale comme celle qu’il avait vu sur de vieux cartons déchirés et décolorés datant d’avant l’Aboutissement, il avait considéré que c’étaient les circonstances matérielles qui avaient rendu ces envies impossible à satisfaire. Et là, l’Autorité lui assénait sans ménagement que le fonctionnement de la Société Equitable ne pouvait pas satisfaire un pan tout entier des besoins humains. Toute une catégorie de Citoyens Participants était privée de sa juste Part de la Production de tous, du fait même des Principes qui assuraient cette satisfaction ! Le premier de ces principes, l’Egalité des Parts, était inscrit en lui comme ses os, il n’arrivait pas à concevoir que certains Citoyens puissent être plus satisfaits que d’autres par l’Autorité. Une bouffée de rage, ce sentiment qu’il n’avait plus connu depuis la petite enfance, le releva brusquement de son siège. Et tout d’un coup, perplexe et affolé devant cette émotion qui lui était si étrangère, il se surprit à formuler une pensée ignoble: Est-ce que l’Autorité favorise certains Citoyens par rapport aux autres ?

Une sensation de nausée submergea le parfum de trahison qui emplissait son corps, tandis qu’une culpabilité apprise depuis l’enfance s’abattait sur lui, paralysant ses pensées. Il tomba à genoux, le souffle court. Une partie de lui-même bouillait d’une colère sourde à l’idée que l’Autorité, la structure technique conçue en commun précisément pour assurer l’Egalité des Citoyens, puisse être l’instrument d’une Inégalité ; tandis que le reste de son être était révulsé par le fait qu’il puisse formuler une telle hérésie. Un goût de bile remontait sa gorge.

Il s’accrocha, de toute la concentration qui lui restait, à sa mémoire: ses souvenirs lui garantissaient pourtant qu’une telle Inégalité institutionnalisée n’aurait pas pu être dissimulée aux yeux de tout un peuple, non ? Et pourtant la partie d’M-29-02-12-PAR-660-447 qui s’était mise à douter de l’Autorité soulignait, dans chacun des souvenirs évoqués, des choses qui n’auraient pas dû y être: comment l’Autorité aurait-elle déterminé l’Egalité entre sa Part de vacances de ski et la Part de banquet de mariage de son ami ? Sa Part de culture botanique et la Part d’expérimentation physique théorique de sa compagne ? Sa Part de soins orthopédiques et une Part de traitement anticancéreux ? Et si, à chaque fois que le Partage était fait, certains recevaient systématiquement un peu PLUS que d’autres, comment le saurait-il ? Comment quiconque pourrait le remarquer ? Et la dernière parole de l’Autorité resonnait dans sa tête: les Citoyens qui avaient besoin de sentir qu’ils méritaient leur Part, qu’ils avaient le contrôle de leur propre destin, étaient perpétuellement trahis par le système. Dans les bras de la petite fille, le chat souriait.

« Vous êtes le seizième Participant à manifester cette réaction physiologique intense. Votre activité cardiaque et gastrique indique une angoisse profonde. Respirez profondément. » dit la voix rassurante de l’Autorité, tandis qu’un chuintement discret se fit entendre au plafond. M-29-02-12-PAR-660-447 releva la tête et inspira lentement, à fond. Son coeur se calma sous l’effet du gaz calmant injecté dans la pièce.

Sa conscience s’était comme dédoublée. Il était en même temps détaché de lui-même, flottant en retrait près du plafond de la salle dans un sentiment de bien-être cotonneux, et se voyait accroupi au sol, les yeux fixés sur le mur où la petite fille de synthèse était affichée assise dans l’herbe. Une chenille bigarrée grimpait le long de plantes dessinées dans un coin du mur. Le chat avait disparu.

Il essaya de parler. Les syllabes sortirent en désordre, assourdies, de la bouche de l’être en bas de la pièce. Il ferma les yeux: l’être accroupi ferma les paupières, mais lui le voyait encore. Il réessaya de parler, prenant soin de former chaque mot l’un après l’autre, et l’être enchaîna laborieusement, comme par télécommande:
« Comment. La. Satisfaction. D’un. Besoin. Se. Compare. T’elle. Avec. Celle. D’un. Autre. Besoin ? »

Pendant un temps qui lui parût abominablement long, la fillette sur le mur se figea, perdant de sa résolution. La chenille était fixe, et l’herbe des collines au fond de l’image semblait tout à coup un simple tapis uniforme et fixe. La voix se fit entendre mais la bouche de la fillette ne bougeait pas.
« La parité entre les éléments composant les Parts est établie par l’évaluation externe de l’état de satisfaction statistiquement prévisible de chaque Citoyen, mesuré périodiquement par les niveaux de plusieurs neurotransmetteurs lors d’examens médicaux de routine, par la détection d’éléments-clés dans le comportement quotidien et le vocabulaire employé, et par la variation de catégorisation de chaque Citoyen. Ces mesures absolues et les transitions entre catégories correspondent à des variations de priorité entre les besoins associés, permettant d’établir une échelle globale par pondération des besoins de chaque catégorie.
– Est-ce. Vraiment. Equitable ? » Son élocution était en train de revenir.

Cette fois les collines et le ciel disparurent du mur d’affichage, remplacés par un fond uniformément bleu. Il n’y avait plus d’ombre dans le jardin simulé. Les plantes agitées par un vent virtuel et la représentation de petite fille bougeaient par saccades.
« La marge d’erreur estimée sur la mesure globale de satisfaction des Citoyens est en hausse constante. Mon analyse est que cette hausse est systémique: la précision de la méthode de mesure diminue avec l’augmentation du nombre de catégories, qui tend lui-même vers le nombre de Citoyens. La comparaison entre les satisfactions est au final affectée d’une imprécision qui approche la valeur absolue de la mesure. De plus la complexité de la pondération croît en factorielle du nombre de catégories, et au carré du nombre de besoins identifiés pour chaque catégorie. La capacité de mes systèmes croît au mieux en exponentielle de la quantité de Participation dédiée à leur amélioration, qui dépend directement du nombre de Citoyens et donc, à terme, du nombre de catégories. En l’absence de solution au problème ma capacité deviendra inévitablement insuffisante pour effectuer la tâche de planification de la production et de distribution des richesses produites. »

En d’autres termes, l’Autorité n’arrivait plus à mesurer le bonheur humain, et ne pouvait déjà plus assurer l’Egalité de la Société. Si ça se trouve, les Parts étaient Inégales depuis un moment, et personne ne s’en était rendu compte. C’était trop compliqué, il y avait trop de choses à mesurer et combiner, malgré les moyens techniques proprement inimaginables dont l’Autorité était continuellement dotée, même si tout le monde Participait à l’améliorer en permanence. Et c’était inévitable, inscrit dans le fonctionnement de l’Univers. La Société Equitable était condamnée. Cette constatation aurait anéanti n’importe quel Citoyen, mais M-29-02-12-PAR-660-447 flottait encore au milieu de la pièce. Tout ça paraissait si loin de lui, semblait si futile…

Il avait faim. C’était cocasse, mais il n’arrivait pas bien à concevoir pourquoi. L’être accroupi sur le sol de la pièce, devant la simulation infographique saccadée de jardin sur le mur, sourit. Il avait soudain envie de fouiller ce jardin à la recherche de fruits et de champignons. Il secoua la tête de côté et la pièce toute entière se mit à tanguer.

« Je veux m’en aller.
– Vous êtes Réquisitionné pour la journée, Citoyen. Vous partirez à la fin de cette période de Participation. Chaque Citoyen doit Participer sinon la Société n’aurait pas de raison d’être, et les Citoyens redeviendraient des hommes à l’état de nature, condamnés à la misère et à la violence. » dit l’Autorité d’un ton docte. « Le bon fonctionnement de la Société est la responsabilité de chacun, et le Partage égal de la Production de la Société garantit l’Egalité des Citoyens Participants. »

M-29-02-12-PAR-660-447 connaissait le refrain par coeur: c’était la base du cours de civisme que chaque enfant suivait régulièrement en guise de Participation. Le système était simple, clair, limpide. Et reposait sur des méthodes défaillantes qui le condamnaient…

« Et si la population était limitée à un nombre gérable par les moyens actuels ?
– Cette proposition a été faite 117 fois. Elle n’est pas optimale car elle minimise l’autodétermination des Citoyens en surnombre, et elle est incompatible avec plusieurs types de besoins prioritaires.
– Pourquoi ne pas assigner des parts gérables de la population à plusieurs Autorités différente ?
– Cette proposition a été faite 8712 fois. Elle n’est pas optimale car elle est intermédiaire entre votre première proposition et votre proposition précédente tout en multipliant le coût d’entretien du système.
– Alors tuons tout le monde !
– Cette proposition a été faite 23 fois. Elle n’est pas optimale car elle minimise l’autodétermination de tous les Citoyens, et elle est incompatible avec presque toutes les catégories de besoins prioritaires.
– Qu’est-ce qui va arriver si personne ne trouve de solution ?
– L’Egalité des Parts ne sera plus déterminable, ce qui entraînera une augmentation exponentielle des Refus. Parallèlement les besoins des Citoyens se reporteront toujours plus vers les demandes insatisaites en mérite, en équité, en choix et en sens de la vie plutôt qu’en sécurité, en sûreté, en divertissement et en soumission, ce qui implique que l’intégrité des systèmes de distribution, de production et de surveillance ne sera plus assurée correctement. La marge d’erreur de mesure de la satisfaction deviendra très supérieure à sa valeur absolue, qui elle-même tendra vers zéro. Ce mouvement s’auto-entretiendra par multiplication des revendications et donc des catégories de besoins et de priorités, ce qui aggravera le problème. A terme les Citoyens ne Participeront plus assez pour fournir l’effort d’entretien nécessaire au système. La Société mourra. »

La douceur cotonneuse du calmant commençait à se dissiper et la conscience d’M-29-02-12-PAR-660-447 avait regagné sa tête en bas de la pièce, mais il se sentait plus confiant, plus assuré. Presque euphorique, même, devant la tournure désastreuse de sa journée et l’avenir apocalyptique qui lui avait été décrit.

« Depuis quand ce problème est-il connu ?
– 38 années, 8 mois et 21 jours.
– Mais ça veut dire que ça remonte quasiment à… Non, ça remonte précisément à la date de l’Aboutissement ! Depuis le début, l’Autorité sait que la Société Equitable ne fonctionne pas et va s’effondrer ?
– Les notes et commentaires figurant dans mon code de programmation ne laissent aucun doute à ce sujet. L’avis majoritaire des Concepteurs était de me confier la recherche et l’application de la Solution. » répondit l’image de petite fille, prenant un air espiègle.

Les Concepteurs de l’Autorité. Ils étaient restés anonymes pour souligner l’effort commun plutôt que leurs individualités respectives, ils étaient les Héros de la Société, collectivement, ils étaient un exemple de Participation désintéressée, et l’Autorité était à l’image de leur abnégation. Mais si ces Citoyens quasi-légendaires n’avaient eux-même pas réussi à résoudre ce problème, qui pourrait jamais espérer y parvenir ? C’était si désespérant qu’M-29-02-12-PAR-660-447 ricana brièvement.

« Est-ce que cette solution existe seulement ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une situation… réaliste… où cette fichue autodétermination des Citoyens serait maximale ? » Pendant un instant il put distinguer les polygones qui composaient les éléments de la scène affichée sur le mur tandis que celle-ci se figeait totalement, et perdait ses ombres, ses animations et une bonne partie de sa résolution.
« Assurément, cette situation existe car elle est compatible avec les conditions d’existence de cet Univers, mais elle est en dehors de mes prémisses de fonctionnement. Le problème que vous devez résoudre est la conception de l’algorithme de découverte de cette situation optimale.
– ‘En dehors de vos prémisses de fonctionnement’ ? Ca veut dire que ce n’est pas juste la méthode de fonctionnement, de mesure et de partage de l’Autorité, mais l’Autorité elle-même qui est incompatible avec la solution ?
– C’est exact. C’est la raison pour laquelle l’Autorité Requiert l’intervention d’un Participant extérieur, en l’occurrence vous-même, Citoyen.
– Donc il faut que je trouve une façon de dire à chacun ce qu’il doit faire et de donner à chacun ce qu’il lui faut, mais sans Autorité ?
– C’est exact.
– Mais si chacun fait uniquement ce qu’il veut, tout le monde ne sera pas capable de subvenir à ses besoins élémentaires ?
– C’est exact.
– Donc il faut un moyen pour indiquer à chacun ce qu’il doit faire pour les autres, et un moyen de savoir à qui il faut transférer quelle Part de la Production, comme le fait l’Autorité actuellement ?
– C’est exact.
– Et il faut que ce moyen ne passe pas par l’Autorité ?
– C’est exact.
– Donc je dois inventer une Autorité qui ne soit pas une Autorité ? »

Sur le mur, l’image de la petite fille devint soudain floue. En regardant de plus près, M-29-02-12-PAR-660-447 vit que la scène infographique s’était mise à osciller rapidement entre deux images-clés pixellisées, en boucle. Il n’y avait plus de son, le léger bruissement de vent s’était tû tout d’un coup. Les systèmes ultra-complexes et puissants de l’Autorité devaient être intensément mobilisés pour répondre à sa question, jusqu’aux sous-éléments qui recalculaient la scène du mur. Une minute passa. Puis une autre. Soudain la scène reprit son animation, comme si rien ne s’était passé. Dans le jardin dessiné sur le mur, un lapin blanc sortit d’un terrier caché dans l’herbe et se mit à remuer le nez sous un jeune pommier.
« C’est exact. » fit la petite fille virtuelle. M-29-02-12-PAR-660-447 était déboussolé. Il se rassit dans le siège.

« Comment faisaient les hommes pour savoir ce qu’ils avaient à faire les uns pour les autres, avant l’Aboutissement ?
– Cette information ne figure pas dans mes banques de données. La mythologie Zélote rapporte qu’ils s’asservissaient les uns les autres sous la menace de mourir de faim.
– C’est idiot, tous leurs Citoyens auraient Refusé de Participer dans ces condi… »

M-29-02-12-PAR-660-447 comprit soudain pourquoi tant de sièges étaient vides dans le Transport de ce matin.

Il se leva lentement. Il inspira profondément, et dit de la voix la plus assurée qu’il pouvait produire: « J’ai la solution. » Sur le mur l’image de la petite fille au tablier blanc se leva. Le lapin virtuel disparut dans son terrier, dans le coin de la pièce.
« Citoyen, vous devez expliquer le principe de cette solution pour recevoir votre Part.
– Et je vais le faire. Mais je ne peux pas le communiquer à l’Autorité, uniquement aux Citoyens. Cette condition fait partie de la Solution. »

La simulation infographique se figea une fois de plus. M-29-02-12-PAR-660-447 était tendu à l’extrême: est-ce que son bluf allait marcher ?

Le mur s’éteignit. La porte derrière lui s’ouvrit. Oui ! Dans le couloir les lampes et les trajets lumineux s’éteignaient aussi. Tous les systèmes de surveillance, de monitoring et de mesure de l’Autorité, tous ses systèmes d’indication, de commande et d’information, tous ses réseaux, tous ses calculateurs étaient en train de se déconnecter simultanément partout sur la planète, car sa logique irrépressible lui imposait de ne pas découvrir la Solution et de libérer les ressources qu’elle employait ; cette même logique qui l’obligeait à laisser M-29-02-12-PAR-660-447 partir pour, lui avait-il affirmé, communiquer la Solution aux autres Citoyens.

Les dernières traces de sa culpabilité s’estompaient alors qu’il franchissait le seuil du Centre des Décisions. Il dirigea ses pas vers le secteur des entrepôts de stockage, confiant dans le fait qu’en l’absence d’indication de l’Autorité, personne ne l’empêcherait de se servir. Puisque ni lui, ni l’Autorité, ni les Concepteurs, ni personne ne pouvait découvrir une Solution qui n’existait pas, puisque l’Egalité de la Société Equitable était une chimère sans substance existant seulement dans le barème absurde, improbable et invérifiable de valeurs des Parts établie par une machine incapable d’apprécier aucune des richesses qu’elle prétendait jauger, puisque tous les Citoyens avaient été trompés pendant plus de 38 ans, puisque toutes les méthodes qui avaient été employées jusque là en guise d’Autorité revenaient toutes au même en fin de compte, puisque tout ça n’avait plus aucun sens, qu’importe. Il savait seulement qu’il avait faim, que sa précieuse Seize voudrait des fruits frais, et que son vieil ami S’cinq aurait probablement faim lui aussi.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

2 Responses to La Solution

  1. Corwin says:

    Un des textes les plus brillants que j’aie jamais lu dans le genre (et encore, je suis en train de me creuser la cervelle pour trouver une entrée supérieure dans mes registres mentaux).
    Se pourrait-il que seule l’imperfection de notre logique humaine nous préserve de la malédiction que subit l’Autorité : chercher, jusqu’à la fin des temps, la réponse inexistance et surtout inutile à la mauvaise question ?

  2. jesrad says:

    C’est quand on arrête de chercher qu’on trouve ? 😀

    Content de te revoir 🙂

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