Chroniques Galliennes – Jeunesse en liberté

Première petite histoire de la série sur la Gallie.

Solène avait toujours aimé les enfants. Sa différence leur paraissait comme invisible ou parfaitement abstraite aux plus jeunes, un fait qu’ils pouvaient simplement mettre entre parenthèses, pour « faire comme si » ça n’existait pas. Les plus grands, eux, se proposaient spontanément pour pousser son fauteuil ou attraper les objets placés trop hauts pour elle. Leur spontanéité naturelle la rendait toujours de bonne humeur.

Elle imprima un mouvement en arrière aux roues pour s’éloigner de la grande baie vitrée qui donnait au Sud et qui la baignait de Soleil. La matinée était déjà bien avancée et les parents partaient vaquer à leurs occupations du moment, et ils venaient confier leurs enfants à Solène pour la journée. Et toute la journée, elle vivait des aventures magiques avec ces enfants, répondait à leurs questions sur le Monde, l’Histoire, le Droit et la Science, arbitrait les disputes, leur racontait des histoires et légendes qu’elle tenait de sa propre enfance passée dans les livres de mythes gréco-romains. Ils jouaient ensemble ou séparément suivant le moment, ils regardaient les programmes d’instruction de la télé ou visitaient les portails des ligues d’éveil, ils discutaient de ce qui leur plaisait, régulièrement ils sortaient, formant une véritable expédition dans ce monde un peu fou de la Gallie: Solène proposait l’objectif de l’expédition, à eux de montrer leur débrouillardise pour l’atteindre, sous sa supervision.

Elle cumulait les fonctions d’assistante de crèche, d’institutrice, de garde-malades, de puéricultrice, de gouvernante et d’infirmière. Ils étaient des millions comme elle, un peu partout, à s’occuper des enfants de leurs voisins contre rémunération. Les statistiques de l’Alliance à laquelle elle participait donnait le chiffre d’environ 8 enfants en moyenne par indépendant. En Gallie, il n’y avait pas de camps d’instruction obligatoire, ces absurdités héritées d’un passé superstitieux: le service de garder et d’instruire les enfants était acheté directement par les parents à ceux qui le fournissaient, et ceux-ci se regroupaient en Alliances pour mutualiser les coûts de tout ce qui revenait trop cher à un seul d’entre eux. Les enfants allaient chez ces professionels indépendants, ou alors ce sont ces indépendants qui se déplaçaient chez les parents – il n’y avait plus depuis longtemps de bâtiments scolaires pour enfermer les jeunes enfants. Les parents trop pauvres pour acheter ces services se faisaient aider par les familles plus aisées, souvent prêtes à leur payer en échange d’un partage des droits parentaux: les co-parentés étaient très courantes. Pour autant Solène n’avait pas de « diplôme », le nom que donnaient jadis les ancêtres des Galliens aux certifications, mais ça ne gênait manifestement aucun des parents qui la rémunéraient, ni aucun des enfants qui venaient librement. L’expérience qu’elle avait accumulée, la sympathie et l’enthousiasme des enfants envers elle et les garanties qu’elle avait contracté auprès de ses assureurs (financées au début par une ligue de charité spécialisée, qu’elle remboursait maintenant qu’elle était bien installée) constituaient une raison plus que suffisante pour lui faire confiance et lui permettaient de gagner sa vie décemment.

Elle caressa doucement son ventre rebondi. C’était un extra appréciable: comme beaucoup de Galliennes seules ou infirmes, elle louait son ventre aux mères qui ne pouvaient ou ne voulaient pas porter leur enfant elles-mêmes, ce qui arrondissait ses fins de semaine de manière significative. Assise dans son fauteuil roulant, elle était moins gênée par son ventre qu’une valide, et sa vie presque exclusivement sédentaire rassurait encore un peu ses clients. Et ça lui donnait des sujets d’explication et d’émerveillement en plus à prodiguer aux enfants.

Elle prit la direction de l’entrée pour aller ouvrir la porte aux premiers arrivants.


Glossaire:

Alliance: mode le plus courant de division du travail et de concentration du capital en Gallie. Une Alliance est une association de travailleurs indépendants dont les services se complètent, par exemple pour fournir une certaine couverture géographique ou pour organiser des remplacements ponctuels, et dont le capital productif peut être géré en copropriété ou inter-loué entre les alliés au gré des offres et demandes. Même le financement est une activité intégrée à l’Alliance, par exemple des actionnaires confient leurs fonds à un investisseur allié pour qu’il finance les opérations d’une Alliance, sur une base individuelle auprès de chaque autre membre de l’Alliance en question.

Certification: capacité à fournir un service donné, garantie par un tiers réputé de confiance. En Gallie les certifications les plus connues sont celles de médecine, délivrées par les célèbres universités spécialisées: le candidat à la certification peut acheter des unités de cours à suivre à l’université de son choix pour le préparer aux examens de certification. Des facilités de paiement adaptées sont intégrées, par exemple des bourses en échange d’un pourcentage des revenus futurs. La certification est toujours à durée limitée: le renouvellement se fait par un éventuel nouvel examen de routine, et le paiement d’une prime. L’université qui délivre la certification garantit le service décrit: si ce service s’avère déficient, c’est l’université qui paie une part prédéterminée des frais de réparation.

Co-parenté: partage des droits parentaux, par opposition au transfert de droits parentaux (comme pour l’adoption). Le droit tutoral déduit du droit naturel généralisé qui s’applique en Gallie fait que les parents qui ne peuvent pas assurer leur responsabilité envers leurs enfants peuvent être suppléés en totalité (dans le cas de l’adoption) ou en partie (dans le cas de la co-parenté) par toute autre personne disposée à les aider. Traditionnellement, on appelle les co-parents des parrains et marraines. L’étendue des droits parentaux qui sont partagés est négociée entre les parents et les co-parents. Dans les zones à forte immigration c’est souvent le plus gros business gallien, devant l’immobilier et l’assurance-crime.

Ligue de charité: fonds de financement-investissement caritatif. La majorité des Galliens ont des revenus supérieurs à leurs dépenses courantes, excédents qui sont à peu près toujours placés. Les ligues de charité sont des placements sans garantie de retour sur investissement qui aident ceux qui partent de tout en bas de l’échelle sociale en échange de leur participation à la ligue dès que leurs revenus deviennent suffisants. Cette participation se fait souvent par un partenariat avec des banques (qui y dédient publiquement un pourcentage donné des dépôts).

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

3 Responses to Chroniques Galliennes – Jeunesse en liberté

  1. A.B. says:

    Appartee: notre personne biologique depend de notre patrimoine genetique mais aussi enormement de notre developpement uterin, lie aux hormones recues de la mere porteuse pendant la gestation. Deux jumeaux parfaits portes par des meres differentes seront facilement distinctibles. De ce point de vue la, moi je prefererai eviter la mere porteuse tant que possible, ca fait presque adoption.
    C’etait la minute de biologie.

  2. jesrad says:

    Ce qui marche en mal peut aussi marcher en bien, ça dépend de quel côté on part. Y a des mères porteuses qui pourraient utiliser ça comme argument de vente 😉 Et au final, ce sont les enfants qui en profitent.

  3. Ping: Chroniques Galliennes: Introduction « Ne Cede Malis

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