Quand Saint Anselme Bellegarrigue décrit le passé, il décrit notre avenir

Extrait de L’Anarchie – Journal de l’Ordre, numéro 2 – Automne 1849

Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, la Révolution, – et par ce mot j’entends le développement des intérêts, – avait tellement miné le gouvernement, qu’il craquait de toutes parts, et que, par ses nombreuses fissures, mal radoubées à l’aide des lois d’urgence, s’introduisait à jets continus le flot libre qui devait l’emporter.

L’enseignement se sentait gêné dans la réglementation universitaire.
Le culte regimbait sous le joug de l’Etat.
La justice avait honte de ses accointances avec la politique.
Le commerce et l’industrie, fatigués de la tutelle gouvernementale, cherchaient déjà les moyens de s’affranchir de la routine des règlements et du monopole financier.
Les arts et les lettres criaient contre une protection tyrannique qui accordait des primes à la faveur et à l’incapacité, tout en empêchant le vrai mérite de se produire.
Et, concurremment avec tous ces éléments de l’existence publique, l’agriculture, mère commune, réclamait un dégrèvement qui ne pouvait s’obtenir que par la suppression des sections diverses du protectorat et des budgets alloués à ce protectorat.

La manifestation des besoins publics avait rendu les abus de la tutelle tellement saillants, le remous social occasionné par les digues administratives s’était fait si lourde, les existences flottantes que les entraves réglementaires avaient créé formaient une phalange si formidable, que M. Guizot, pour éviter le débordement, avait été forcé d’acheter, non pas seulement le lit parlementaire, mais encore et surtout la source de ce fleuve Politique qui portait la nef gouvernementale ; le ministre de Louis-Philippe avait acheté l’électeur lui-même : La France officielle était sienne, du censitaire au législateur, de la base au sommet.

Parvenu à ce point suprême d’appropriation politique, le gouvernement se trouva acculé ; la Révolution devait nécessairement lui faire rendre gorge, je veux dire que le flot des intérêts devait le submerger ; il n’y avait plus d’issues pour lui dans des empiétements nouveaux : tout était pris, tout excepté le pays social, la France réelle, l’ascendance industrielle, l’appétit du confort. la Révolution, pour tout dire en un mot.

Or cet adversaire inexpugnable et inconquérable en la présence duquel se trouvait enfin le gouvernement; cet ennemi naturel qui le pressait de toutes parts, la Révolution, – il faut bien comprendre ceci. – n’a jamais eu, ne peut jamais avoir un nom d’homme.

On l’a appelée Mirabeau, elle protesta.
On l’a appelée Danton, elle s’indigna.
On l’a appelée Marat, elle trembla.
On l’a appelée Robespierre, elle rugit.
De nos jours, on lui a donné les noms de Ledru-Rollin, de Louis Blanc, de Raspail ; voyez ce qu’elle en a fait.

Malheur à l’homme qui se fait Révolution ; car la Révolution c’est le peuple, et quiconque a l’audace de personnifier le peuple commet le plus grand attentat dont l’histoire ait jamais témoigné !

La Révolution c’est le flux des intérêts : nul ne peut représenter les intérêts, ils sont représentés par eux-mêmes. La force d’intensité de leur persévérante et calme manifestation est la seule force révolutionnaire raisonnable et possible. Rien n’est plus affligeant, rien n’est plus ruineux que de voir dans les assemblées, dans le journalisme ou dans la rue quelques individus se vanter de représenter les intérêts du peuple, et localiser ainsi la Révolution dans un rayon de quelques pieds carrés. L’intérêt est une notion qui ressort du besoin, du goût et de l’aptitude de chacun ; c’est donc un fait purement personnel qui répugne à toute délégation ; nul ne peut être apte à réaliser un autre intérêt que son intérêt propre. Quand un homme se présente qui dît à un autre homme : Je vais faire vos affaires, il est clair qu’en thèse politique ou de non-garantie, l’homme d’affaires fera ses affaires propres de celles du mandant.

L’intérêt étant un fait purement personnel et individuellement réalisable, son objet révolutionnaire est d’aboutir à la liberté d’action. Or, cette liberté nécessaire à la réalisation de l’intérêt, peut-elle être personnifiée à titre public dans un ou plusieurs délégués ? Non, on n’est pas plus le représentant de la liberté que de l’intérêt d’autrui. La liberté n’est pas un principe politique, elle est un fait individuel : l’homme est libre dans la dépendance de ce qu’il aime ; il sacrifie journellement sa liberté à son intérêt, et il n’est véritablement libre qu’autant qu’il lui est facultatif de ne l’être pas.

De cette sorte, nul ne peut se poser comme représentant de la liberté ou des intérêts d’autrui sans devenir au même instant une autorité et sans être, par conséquent, en flagrant délit de gouvernement.

En localisant donc dans une assemblée, ou dans un club, ou dans un journal, ou sur la place publique, ou derrière une barricade l’intérêt et la liberté qui appartiennent essentiellement au domaine public, on a localisé la Révolution, comme je l’ai déjà dit, n’est autre chose que le flux des intérêts et de la liberté, et en localisant la Révolution, on l’a châtrée, on l’a neutralisée.

J’ai donc raison de dire qu’il n’est pires contre-révolutionnaires que les révolutionnaires ; car il n’est pires citoyens que les envieux.

Les gouvernementalistes de la monarchie et de la République se sont admirablement entendus pour persuader au peuple que sa fortune était dans les mains de l’autorité ; c’est exactement le contraire qui est vrai. Le pouvoir ne possède que ce qu’il prend au peuple, et pour que les citoyens en soient venus à croire qu’ils devaient commencer par donner ce qu’ils possèdent pour arriver au bien-être, il faut que leur bon sens ait subi une profonde perturbation.

Il est vrai que la combinaison présentée a pour résultat infaillible d’aveugler les populations en réveillant les instincts grossiers et en agitant les passions basses.

Il y a quelque chose à faire, disent les monarchistes, le peuple est dans le malaise : nous songerons à lui. Voilà déjà les monarchistes se posant comme la Providence des masses dénuées et provoquant naturellement dans ces masses un ferment d’envie.
Les riches ne s’occupent pas de vous s’écrient, les républicains en s’adressant à la population infériorisée, nous allons les forcer à vous donner une partie de ce qu’ils ont ! Voici maintenant les révolutionnaires qui abondent dans le sens des monarchistes et qui les proclament la Providence des masses.

Ainsi, les républicains et les monarchistes constatent d’un commun accord que la richesse doit rester immobilisée dans une certaine classe de citoyens et que tout le reste de la population doit vivre d’aumônes ; erreur honteuse et dégradante qui a engendré le droit au travail et à l’assistance, dont la contrepartie est inévitablement le monopole des capitaux ; car il est impossible que j’aie à demander à quelqu’un le droit de travailler. Si je n’ai préalablement reconnu à ce quelqu’un le droit de posséder, à titre immuable, ce avec quoi et sur quoi je travaille il ne faut pas avoir beaucoup de pénétration pour comprendre cela : le simple bon sens peut y suffire.

C’est de cette erreur, qui a divisé la nation française en privilégiés et en mendiant, qu’est issue l’idée de localiser la Révolution et d’en faire l’apanage d’une secte de doctrinaires. En niant à l’initiative individuelle la faculté de déplacer et de généraliser la richesse par la multiplication, en tournant dans le cercle étroit des capitaux existants sans se préoccuper de ceux à créer, en faisant de la question sociale une question de jalousie au lieu d’en faire une question d’émulation et de courage, on a fait croire à l’efficacité de l’initiative gouvernementale sur la répartition du bien-être ; d’où la nécessité du gouvernement. Mais plus les révolutionnaires veulent du gouvernement pour répartir, autrement dit pour monopoliser, plus aussi les monarchistes veulent du gouvernement pour monopoliser, autrement dit pour répartir. On ne peut pas être maître de répartir la richesse sans s’être fait préalablement maître de la richesse ; la répartition c’est donc tout d’abord le monopole ; d’où il suit que le citoyen Barbés [=de gauche !] et M. Léon Faucher [=de droite !] professent exactement la même doctrine. De cette sorte, la consolidation du gouvernement est due à la double action des royalistes et des révolutionnaires. Or, il faut qu’on sache bien que le gouvernement est, dans les mains de qui que ce soit, le néant de la Révolution, par une raison bien simple : c’est que le gouvernement est le monopole forcé. Le plus grand énergumène de la répartition arriverait au gouvernement, que je le défie de répartir. Voyez plutôt.

Nul ne peut gouverner sans s’appuyer sur la richesse ; la richesse est au gouvernement ce que les colonnes sont à l’édifice, ce que les jambes sont à l’individu. Aussitôt donc que, sous prétexte de faire le bien des pauvres, un individu est poussé au gouvernement, cet individu a, pour garder l’équilibre, besoin de s’appuyer sur les riches. Or, comment songerait-il désormais à dépouiller les riches au profit des pauvres, puisque sa propre conservation est dans le maintien intégral sinon du personnel, du moins du monopole financier ?

On le voit donc, dès que la Révolution a été réduite aux minces et misérables proportions d’un déplacement d’individus, d’une mutation de noms propres, elle a fait fausse route ; elle est tombée dans un abîme ; le pire des abîmes, celui de l’envie, de la paresse et de la mendicité.

Si, durant la période du règne de Louis-Philippe, les révolutionnaires s’étaient attachés à exalter l’initiative industrielle des individus, au lieu de développer des thèses stupides de munificence d’Etat ; s’ils avaient appris aux individus à ne compter que sur eux-mêmes au lieu de leur enseigner à tout attendre de la Providence éclopée des gouvernements ; s’ils avaient cherché à faire des gagneurs d’argent au lieu de pousser le peuple à la stérilité de la controverse et à la honte de la mendicité, la liberté qui, quoi qu’en disent les sophistes, est une question d’écus ; le bonheur qui quoi qu’en disent les oisifs, est une question de moralité et de travail, se seraient établis en France à titre universel et le gouvernement, oublié dans son coin, nous occuperait peu. Un peuple qui fait ses affaires est un peuple qui se gouverne, et un peuple qui se gouverne abroge, par ce seul fait, et frappe de désuétude tout le fatras législatif dont l’agitation populaire avait, bien plus que le génie des hommes d’Etat, favorisé la conception.

Après avoir indiqué ce qui, dans ma conviction, est la vérité, c’est-à-dire : que l’institution gouvernementale usée, décrépite et corrompue en 1848, allait, poussée par la force des choses et le flux des intérêts, disparaître doucement et à jamais, si le mouvement inopportun de la population ne l’eût relevée et rajeunie, il me reste à démontrer comment ce mouvement, de gouvernemental qu’il fut, eût pu n’être que révolutionnaire, industriel ou anarchique, ce qui est tout un.

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

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