Le peuple explosif

Il y avait un pays dont certains habitants avaient contracté un cancer très étrange. Cette maladie bizarre n’était pas mortelle, pas directement: elle développait dans le corps de petits organes, invisibles de l’extérieur, irrigués et innervés, qui ne donnaient aucune sensation ni douleur particulière, et remplis d’une sécrétion aux propriétés explosives d’une violence inouïe. Très vite, accidentellement, l’un de ceux qui étaient atteints se découvrit capable de déclencher volontairement l’explosion simultanée de ces organes, entraînant sa propre mort et la destruction de ce qui l’entourait.

Les médecins étudièrent avec précaution cette étrange maladie, que l’on surnomma rapidement « le syndrome de bombe humaine », ils découvrirent que la maladie était transmissible par le sang. La cause fondamentale, en revanche, restait élusive: virus, bactérie, prion, gène, parasite, impossible d’avoir de certitude. Une tentative d’extraction chirurgicale fut tentée avec succès, mais les organes explosifs réapparaissaient en quelques semaines. En plus, il apparut aussi, lors d’un petit nombre d’accidents de la route, que ces organes n’explosaient pas sous les chocs ou le feu mais uniquement sur signal nerveux (une mort violente les déclenchait bien, par exemple). Comme les malades pouvaient vivre normalement, sans être affectés, à moins qu’ils ne se décident à « exploser » d’eux-même, il y avait peu de raison pour la science de chercher à les en guérir.

Le public sain, en revanche, fut pris de panique à l’idée de se trouver, sans que personne n’y puisse rien faire, en présence permanente de telles armes. Partout on s’insurgeait contre cette menace invisible, les parents tremblaient que l’un des enseignants de l’école que fréquentait leurs enfants puisse être une telle « bombe humaine », les commerçants, les banquiers tremblaient à l’idée du danger pouvant frapper sous l’apparence d’un client, les gens commençaient à délaisser les transports en commun, encouragés dans leur peur par des médias comme pris de frénésie (qui parlaient de « terrorisme sournois »).

Dans cette situation, il ne fallut pas longtemps pour qu’une « bombe humaine » explose en faisant un mort: un homme atteint du syndrome avait explosé, tuant un policier, lorsque ce dernier l’avait fouillé et trouvé sur lui assez de drogue pour l’envoyer en prison jusqu’à la fin de ses jours. Le Ministre de l’Ordre Public ne mâchait pas ses mots contre la menace nouvelle, tandis que la famille du « détonateur », aidée par de multiples associations de protestation, accusait la Police d’avoir directement causé la mort inutile et évitable de leur parent.

Le pays vécut alors d’étranges journées, des gens sains exigeant le fichage et l’étiquetage visible des malades voire leur déportation en camp d’isolement, des malades menaçant de se faire sauter plutôt que d’obéir à une telle mesure, les policiers protestant contre leurs conditions de travail soudain bien plus dangereuses, etc… Un groupe de malades anonymes se fit connaître et exigea des quotas d’embauche de gens « explosifs », notamment parmi la Police, pour désamorcer toute risque de discrimination et de répression sélective contre les leurs. Pendant quelques semaines, des criminels atteints du mal se faisaient exploser plutôt que d’être arrêtés, tandis que des citoyens malades, menacés de viol ou de coups, emportaient leur agresseur avec eux.

Chaque fois que la maladie semblait avantager les uns, les autres trouvaient à s’en servir également en retour: par exemple des employés ayant perdu leur emploi menaçaient d’emporter leur patron avec eux, mais plusieurs patrons firent savoir qu’ils s’étaient déjà inoculé volontairement la maladie et n’étaient pas disposés à se laisser faire. Il y eut même un cas surprenant de braqueur menaçant de se faire sauter avec un bijoutier si ce dernier ne lui donnait pas sa marchandise, et à qui le bijoutier rétorqua que lui aussi, atteint du même syndrome, se ferait sauter avec lui le premier à moins qu’il ne décampe de la boutique à l’instant (ce que, sagement, il fit).

Rapidement, la majorité des habitants du pays s’infecta volontairement. Et au bout d’un temps les explosions, qui avaient eu lieu presque quotidiennement jusque là, cessèrent presque entièrement. Après la période de troubles explosifs, il y eut une période de paix totale: plus personne n’osait s’en prendre à personne, plus personne ne pouvait forcer personne. Nombreux furent ceux qui, alors, décidèrent de s’affranchir des lois qui limitaient ou prohibaient les vices: la prostitution s’épanouit ouvertement, le commerce des drogues se permit de s’afficher… au point que rapidement toutes les pharmacies et même certains supermarchés se mirent à leur faire une concurrence impitoyable. Les gens allaient pique-niquer sur les pelouses jusqu’alors interdites, les médicaments pas encore autorisés à la vente circulaient librement… et ceux qui tuaient sur la route ne survivaient jamais plus à leurs victimes. Pour autant les ligues de vertu n’avaient jamais été aussi omni-présentes, car personne n’envisageait d’essayer de les faire taire. Les lois durent s’adapter à la nouvelle nature de la société, plutôt que l’inverse: comme il était devenu impossible d’imposer une loi contre l’avis de la moindre minorité significative, il ne resta plus en vigueur que les lois qui étaient quasi-unanimement approuvées, et l’application de ces lois n’eût plus besoin du moindre effort extérieur significatif. De toute façon, les policiers refusaient tout net de risquer leur vie sauf à défendre d’autres vies.

En effet, les crimes restaient absents: le syndrome était incapable d’ouvrir les portes fermées, ou de forcer quiconque, et il est impossible de profiter d’un butin s’il faut se transformer irrémédiablement en brume rose pour parvenir à l’obtenir. Les habitants du pays, forcés de miser leur vie contre celle des autres en permanence, avaient finalement atteint un équilibre dans lequel aucun ne pouvait en menacer aucun autre: comme l’avait prédit Heinlein, tout le monde était également armé, de fait, et donc tout le monde était poli. Tous les irrationnels homicides – ceux qui préférent être morts et/ou assassins que reconnaître d’avoir tort – avaient déjà sauté dans les semaines suivant la diffusion de la maladie. Il y avait encore quelques personnes saines, mais celles-là ne clamaient pas leur condition, ou rejoignaient des communautés d’entraide isolées.

Les assureurs furent durement touchés, leurs primes flambèrent, et puis finalement, après le retour au calme, les contrats d’assurance redevinrent comme avant. Les armes à feu circulaient partout car plus personne n’osait prendre le risque d’empêcher leur commerce, mais pour autant elles ne servaient pas souvent: les circonstances où elles permettaient un avantage quelconque s’étaient faites fort rares. Les compagnies de télécommunication, par contre, se portaient très bien: la peur du contact humain en avait même poussé beaucoup à partir s’installer hors des villes, et le télétravail était soudain devenu extrêmement populaire. La densité de population s’était étalée sur tout le pays. Les impôts n’étaient quasiment plus payés (de toute façon les institutions du gouvernement, jusqu’aux écoles, s’étaient émancipées d’elles-mêmes et avaient éclaté en multiples agences faisant payer leurs services au cas par cas et se faisant concurrence), les frontières n’étaient plus gardées de l’intérieur, mais pour autant peu de gens tentaient de venir s’installer dans ce pays, qui de l’extérieur semblait complètement fou, et les déplacements dans l’autre sens étaient farouchement surveillés voire interdits par les autres pays, qui avaient établi des mesures de quarantaine strictes pour empêcher la maladie d’entrer sur leur sol.

Plus personne n’osait se mêler des affaires des autres à moins d’y être cordialement invité, les gens n’osaient plus se mentir les uns aux autres à moins de pouvoir courir vite et très très loin (et encore) ou alors pour des sujets de peu d’importance, et les menaces ne faisaient plus peur à personne: l’esprit d’indépendance et de souveraineté individuelle avait rapidement été adopté par une écrasante majorité (les rares mafieux qui avaient survécu à la période initiale de la maladie s’étaient vus forcés à la reconversion vers des activités plus paisibles). La créativité des citoyens se développa de façon spectaculaire, on n’avait jamais entendu autant de diversité dans les chansons, les débats d’idées ou encore l’architecture. Ceux qui ne se sentaient pas capables d’assumer les nouveaux risques envahissant leur vie n’avaient aucun mal à se trouver un leader ou un groupe de gens pour les rassurer et les protéger, ni à en changer sitôt que leur choix leur semblait mauvais.

Le pays prospéra pendant plusieurs années de façon inouïe, ne connaissant plus l’oppression, chacun étant libre de pouvoir dire « je refuse ! » à toute injustice intolérable, jusqu’au jour où un pays limitrophe, sous la botte d’un dictateur militariste sanguinaire, en fit en une seule nuit d’automne un vaste champ radioactif de ruines vitrifiées brillant dans l’obscurité.

(On dit toutefois que des échantillons de sang contaminé par le syndrome de bombe humaine furent sauvés, et que certaines personnes, dans ce même pays voisin, ont mis la main dessus et préparent quelque chose…)

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À propos jesrad
Semi-esclave de la République Soviétique Socialiste Populaire de France.

2 Responses to Le peuple explosif

  1. Sehb says:

    Intelligent, beau, bien écrit. Que dire d’autre ?

  2. jesrad says:

    Merci, mais n’en faites pas trop, je risquerais de finir par me prendre au sérieux 😮

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