Enfermer les gens en guise de punition (plutôt qu’en guise de mesure de précaution concernant les suspects devant être bientôt jugés et les condamnés devant être bientôt punis de toute autre manière) a longtemps été réservé uniquement aux opposants politiques et/ou idéologiques – rivaux, impertinents et autres fauteurs de troubles – parce que c’est une façon d’affaiblir leur influence, là où les assassiner simplement pourrait s’avérer impossible ou contre-productif en en faisant des martyrs pour leur cause ou en prouvant de manière posthume leurs thèses. Le coût d’entretien et le capital immobilisé pour une prison vont bien au-delà des bénéfices obtenus, par le Prince, du fait de garder toute autre sorte de gens enfermés. C’est probablement pour cela que les gouvernements du passé, sans cesse désargentés, l’utilisaient parcimonieusement.
Quand les structures de gouvernement ont fait leur transition vers l’état-nation (républiques représentatives, social-démocraties et monarchies parlementaires comme nous en avons aujourd’hui, où le souverain est protégé par une irresponsabilité collective absolue, les conséquences de ses actes étant renvoyées sur le peuple entier) ces coûts d’entretien et de construction sont passés du statut de charge gênante à celui de justification de dépense, et donc justification de collecte forcée et d’accroissement du pouvoir de l’état. En sus les prisonniers constituent une réserve de main d’œuvre forcée, ce qui en fait une alternative ou un complément à l’impôt. Dans certains cas les prisons peuvent aussi servir de réservoirs de barbares que l’état peut, à sa discrétion, employer à son avantage, directement ou en les relâchant dans la société civile, ce qui peut servir de justificatif à des mesures autoritaires strictes là aussi à son bénéfice.
Pour toutes ces raisons d’ordre praxéologique, qui ont peu à voir avec les droits de l’homme, la liberté, la justice elle-même, la recherche d’un traitement humain des criminels et tout ce qui pourrait y être associé et qui nous est cher, l’application de ce type de punition a été logiquement étendue à tous les crimes et délits reconnus par la loi – l’étape suivante étant bien évidemment la création de nouveaux crimes et délits imaginaires, ainsi que la complexification de la loi jusqu’à la rendre parfaitement incompréhensible et inconnaissable, de manière à pouvoir gonfler artificiellement et à volonté ou presque le nombre de détenus.
Vous ne devriez avoir aucun mal à repérer la transition dans l’histoire de votre propre pays en observant le chiffre de la capacité totale de ses prisons dans le temps: des augmentations significatives seront pratiquement toujours associées à l’un ou l’autre avantage de l’état mentionné ci-dessus.
Je peux me tromper, bien sûr, mais c’est que je retiens des livres d’histoire sur le sujet. Les prisons sont un choix logique pour un monopole de gouvernance national. Par contre, chacun de leurs aspects me semble aller à l’encontre de l’idée même de justice et de droit ; ce qui me fait dire qu’une société libre n’aurait pas d’autres prisons que quelques cellules servant occasionnellement, voire détournerait à cet usage une pièce fermant à clé lorsque le besoin s’en fait sentir.