Lu: La grande explosion
Publié par jesrad sur Dimanche 15 octobre 2006
Ce classique de la S.F. des années 50-60, d’Eric Frank Russell, est un petit bijou d’humour féroce envers la bureaucratie et l’armée.
Un médiocre employé obsédé par la prestidigitation se met en tête de faire léviter une pièce de monnaie, et à force d’entêtement, il y parvient sans comprendre comment: la propulsion Blieder est inventée, permettant de voyager bien plus vite que la vitesse de la lumière. En un siècle, la moitié de l’humanité part s’installer ailleurs:
Les vaisseaux Blieder essaimèrent tandis que toutes les familles, religions, cliques et bandes qui pensaient que c’était mieux ailleurs partirent sur les pistes des étoiles. Instables, ambitieux, mécontents, martyrs, excentriques, asociaux, excités et simples curieux filèrent par dizaines, par centaines, par milliers, par dizaines de milliers.
Quatre cent ans passent, et voilà que l’Autorité Terrienne, totalitaire et bureaucratique, décide d’unifier les milliers de mondes colonisés en un seul Empire Terrien, parce que, bon, on ne sait jamais si une race extraterrestre ne va pas nous tomber dessus d’un moment à l’autre, hein.
C’est là que l’histoire commence vraiment: nous suivons le périple d’un des vaisseaux envoyés pour prendre contact, et pour établir des ambassades et consulats, alors qu’il visite le résultat de 4 siècles d’idées originales, de projets utopiques divers, devenus des civilisations plus ou moins avancées.
Une masse compacte de gens se tenaient derrière les barrières et étudiaient le vaisseau avec des regards bovins de bons contribuables obéissants. Il ne venait à l’esprit d’aucun que quelqu’un avait payé pour cette vision gigantesque, ni qu’il avait été effectuée une sérieuse ponction dans leur portefeuille individuel et collectif.
Les gens étaient momentanément incapables de réflexion profonde à propos de la dépense occasionnée. Le drapeau avait été hissé, les orchestres jouaient, c’était un événement patriotique. Les conventions veulent que l’on ne songe pas à l’argent dépensé lors des événements patriotiques ; l’individu qui choisit ce moment-là pour compter l’argent qui lui reste est, par définition, un traître et un bon à rien.
Le vaisseau reposait donc, tandis que le fanion tribal flottait à la brise et que les orchestres produisaient des sonorités tribales et qu’une sélection tribale de braves triés sur le volet montaient à bord à la queue leu leu.
Le premier arrêt se fait sur une planète où l’Autorité Terrienne avait débarqué un million de criminels et délinquants divers. Le résultat ? Une population divisée en dizaines de milliers de petits territoires indépendants, fortifiés, dans lesquels s’isolent des tribus de centaines d’hommes (les femmes, très minoritaires, sont échangées entre les places fortes pendant la “saison d’échange” de 4 ou 5 jours par an, quand elles souhaitent partir, jusqu’à ce (ou tant) qu’elles se trouvent un homme qui leur plaît). Pas d’autorité centrale, pas de communication, les habitants, particulièrement allergiques au travail, en font le moins possible et se chapardent les uns les autres tout ce qu’ils peuvent. L’ambassadeur terrien, ventru autant qu’autoritaire, se rend à l’évidence: impossible d’établir une ambassade. Au passage, on découvre le parrallèle troublant entre cette société où on ne bosse que quand on est contraint (esclave de guerre), et la vieille Terre:
- Tout le monde travaille sur Terra, dit Grayder.
- J’imagine ça.
- Vous ne me croyez pas ?
- Et lui, il travaille ? demanda Hamarverd en pointant du doigt la large panse de l’Ambassadeur.
- Très certainement, lui assura celui-ci.
- Comme je vois, répliqua Hamarverd.
- Mon travail est très important, au cas où vous ne le sauriez pas.
- Tu me feras pas croire ça, Dulard.”
Grayder intervint précipitamment: “Si vous doutez que nous travaillons, comment croyez-vous que nous ayons fait ces vêtements de qualité que nous portons, et le vaisseau que nous utilisons ?
- Vous avez des esclaves, des millions. Et nous on est ici parce que nos ancêtres ont refusé d’être vos esclaves. Ils ont choisi la liberté, tu vois ?”
Après ce premier échec, le voyage continue jusqu’à la planète Hygéia, peuplée des descendants de naturistes: tout le monde vit à poil, ce qui cause quelques difficultés initiales à l’équipage exclusivement masculin du vaisseau. Comme chacun est nu, n’importe qui peut juger de l’attitude générale de quiconque: si vous êtes gras, vous êtes égoïste et paresseux, par exemple. En fait toute la société Hygéienne fonctionne grâce à cette impossibilité de dissimuler ses vices. Cette fois-ci les explorateurs parviennent (non sans mal) à faire installer une ambassade, mais sur une île isolée, pour éviter tout risque de transmission de maladie: ce que les habitants sont particulièrement sensibles à la bonne santé (ils font du sport tous les jours, évitent toute nourriture néfaste, etc.).
“Tu remarques comme les gradés ont bien pris soin de ne pas donner l’exemple pour nous autres ? Est-ce que Shelton va se risquer à aller en ville en tenue d’Adam ? Et Son Opulence l’Ambassadeur ? Bien sûr que non ! Ils sont assis sur leurs fesses dans le carré des officiers à siroter un verre en attendant que le temps passe.
- Ils ont peur d’être vus au naturel, opina le soldat Jacobi, 99% de leur autorité se trouve dans leur uniforme, leurs badges et leurs insignes. Faut reconnaître qu’il y a à dire en faveur de la nudité universelle. Mets n’importe qui à poil et qu’est-ce que t’obtiens ? Rien qu’un couillon ordinaire de plus.”
La troisième planète est inhabitée, et dans le doute l’équipage décide de passer son chemin pour éviter tout risque de possible contamination.
Et voilà qu’arrive la plus intéressante des 4 planètes décrites dans le livre, K22g. Le vaisseau atterrit dans l’indifférence absolue, et toutes les tentatives pour obtenir la coopération des habitants est reçue de la même façon: refus de coopérer total, sans signe d’agression… ce qui amène l’Ambassadeur à soulever un problème d’ordre légal: la planète n’étant pas hostile dans le sens juridique du terme, l’équipage a droit à une permission, alors qu’ils ne savent toujours rien des habitants, de leur organisation ou mode de vie, etc…
Finalement, c’est un technicien seul, avec sa bicyclette, qui finit par apprendre comment les choses se passent: les habitants, s’appelant les Gands (de Gandhi), pratiquent à fond la désobéissance civile non-violente face à tout oppresseur, surtout terrien. Ils vivent sans gouvernement, sans système bancaire central (leur monnaie immatérielle est un crédit social en réseau où l’on “plante” une “obligation” en rendant service ou fournissant un bien, qui est ensuite “récoltée” lorsqu’on reçoit un service ou bien équivalent en retour).
Les tentatives désespérées des membres de l’équipage pour trouver ce qui s’approche le plus d’un officiel sont désopilantes:
“Je cherche une certaine personne.
- Vraiment ? D’habitude j’évite ce genre de gens - mais à chacun ses goûts.” Il afficha une moue dubitative, puis suggéra: “Essaie Sid Wilcock sur l’Avenue Dane, c’est le type le plus certain que je connaisse.
- Ce n’est pas ce que je voulais dire, dit Harrison, je veux dire que je cherche quelqu’un de particulier.
- Alors bon sang de bois pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ?” Jeff Baines réfléchit à ce nouveau problème, et finalement proposa: “Tod Green devrait correspondre au poil, vous le trouverez dans le magasin de chaussures au bout de la rue. Il est assez particulier pour satisfaire n’importe qui. Il est complètement fondu.
- Vous persistez à ne pas me comprendre” lui dit Harrison, qui tenta une approche plus claire: “Je suis en quête d’un gros bonnet pour l’inviter à manger.”
Se reposant sur un grand tabouret d’où il débordait d’un bon pied dans chaque direction, Jeff lui jeta un regard bizarre. “Il y a quelque chose de louche dans tout ça. En fait ça me semble cinglé.
- Pourquoi ?
- Vous allez dépenser une grosse tranche de votre vie à pourchasser un type qui porte un bonnet, surtout si vous insistez pour que celui-ci soit gros. Et après, quel intérêt de planter une ob sur lui juste parce qu’il porte un cache-poil ?”
“Je cherche le maire.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Le numéro un. Le big boss. Le shériff, pacha, peu importe comment vous l’appelez.
- Je ne comprends pas plus, fit-elle, authentiquement déboussolée.
- Le type qui dirige.
- Sois plus précis” suggéra-t’elle, essayant de son mieux de l’aider. “Qui ou qu’est-ce que cette personne dirige ?
- Toi, Seth, et tous les autres.” dit-il en englobant le bourg d’un geste de la main.
Les yeux froncés, elle demanda: “Et nous diriger où ?
- Où que vous alliez.”
Elle renonça, et appela à l’aide le serveur en blouse blanche d’un signe de la main.
“Matt, est-ce qu’on va quelque part ?
- Comment je le saurais ?
- Ben, demande à Seth.”
Il s’en fut, puis revint: “Seth va chez lui à 6 heures, et quelle importance ça peut avoir ?
- Quelqu’un le guide là bas ?
- Ne sois pas stupide, il connaît le chemin et il est parfaitement sobre.”
Dès la première fournée de permissionnaires, la moitié déserte, fascinée par cette société libre. Pendant les quelques jours qu’ils restent là, alors que l’Ambassadeur tente désespérément de contacter une figure d’autorité sur une planète qui refuse jusqu’au concept d’autorité, les soldats et techniciens du vaisseau s’éparpillent, et c’est en catastrophe que le commandant de bord ordonne le départ, avant de ne plus avoir assez d’hommes pour diriger le navire.
Au final, c’est un sacré bouquin, caustique et imaginatif. Pour autant que je sache on n’avait jamais imaginé des sociétés humaines comme celles présentées dans ce livre, et le choc des cultures entres elles et la “bonne vieille Terra” est hilarant.
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